Un médecin annonce à un patient que son test est positif : quelle est, vraiment, la probabilité qu’il soit malade ? Un contrôleur qualité découvre une pièce défectueuse en sortie de chaîne : de quelle machine vient-elle le plus probablement ? Un institut de sondage interroge des habitants de deux villes différentes : que peut-on déduire de leurs réponses ? Dans les trois cas, une information nouvelle vient de tomber, et elle doit changer notre façon de calculer une probabilité. C’est tout l’objet de ce chapitre.
Jusqu’ici, tu calculais une probabilité en comparant à l’univers tout entier : « une chance sur combien, parmi tous les cas possibles ? ». À partir de maintenant, une partie de l’information est parfois déjà connue — un événement est réalisé — et l’univers de référence se rétrécit à : il faut recompter les proportions à l’intérieur de ce nouvel univers. Cette probabilité recalculée s’appelle la probabilité conditionnelle, notée .
Tu vas d’abord apprendre à représenter ce recalcul par un objet visuel d’une efficacité redoutable, l’arbre pondéré, qui rend les probabilités composées presque automatiques. Tu apprendras ensuite à faire le chemin inverse : recomposer une probabilité globale à partir des morceaux d’une partition (formule des probabilités totales), puis — le geste le plus puissant du chapitre — retourner un conditionnement grâce à la formule de Bayes, pour passer de « sachant la cause » à « sachant l’effet ». C’est exactement le raisonnement d’un médecin, d’un ingénieur qualité ou d’un statisticien.
Ce chapitre est l’un des plus discriminants au baccalauréat, car il récompense la rigueur plus que le calcul : une branche oubliée, un conditionnement inversé sans y penser, une partition incomplète, et tout le résultat s’effondre. Prends le temps de bien poser chaque notation — tu verras, une fois l’arbre correctement construit, les calculs coulent presque tout seuls.
1Probabilité conditionnelle
1.1 Rappels : univers, événements, probabilité
On modélise une expérience aléatoire par un univers , l’ensemble fini de toutes les issues possibles. Un événement est une partie de ; l’événement contraire de est noté . Une probabilité associe à chaque événement un nombre de , avec et, pour deux événements incompatibles et (c’est-à-dire ), . En situation d’équiprobabilité (toutes les issues ont la même probabilité), on retrouve la formule de Laplace :
1.2 Dénombrement : arrangements, combinaisons, binôme
Compter le nombre de cas possibles exige souvent de savoir dénombrer. Deux questions reviennent sans cesse : l’ordre compte-t-il ? Peut-on répéter un même élément ?
Soit et deux entiers avec .
Un arrangement de éléments parmi est un choix ordonné de éléments distincts pris parmi . Leur nombre est :
Une combinaison de éléments parmi est un choix non ordonné (un simple groupe, un sous-ensemble) de éléments distincts pris parmi . Leur nombre est noté (ou ) :
Le passage de l’un à l’autre est naturel : parmi les choix ordonnés, chaque groupe de éléments a été compté fois (autant que de façons de l’ordonner) — d’où la division par .
- choisir 2 cartes parmi 5, en tenant compte de l’ordre du tirage
- tirages ordonnés possibles
- si l’ordre n’importe plus (juste un groupe de 2 cartes)
- groupes possibleschaque groupe de 2 cartes correspond à tirages ordonnés
Pour tous nombres , et tout entier :
Les coefficients sont les nombres du triangle de Pascal. Ils réapparaîtront très vite, à la fin de ce chapitre, pour compter les répétitions d’une même épreuve.
1.3 Définition de la probabilité conditionnelle
Imagine que l’on t’annonce qu’un événement est réalisé, et qu’on te demande la probabilité qu’un autre événement le soit aussi. Il ne faut plus comparer à tout entier : seules les issues de sont encore possibles, et parmi elles, seules celles qui réalisent aussi — c’est-à-dire — conviennent.
Soit et deux événements d’un même univers , avec . La probabilité de sachant , notée , est le nombre :
En situation d’équiprobabilité, cela revient à ne plus dénombrer que dans : .
n’a de sens que si : on ne peut pas conditionner par un événement impossible. Et surtout — c’est l’erreur la plus fréquente du chapitre — et sont en général deux nombres différents. « la probabilité que , sachant » n’a rien à voir avec « la probabilité que , sachant » : les univers de référence ne sont pas les mêmes. Cette confusion sera au cœur de la formule de Bayes (section 5).
- : « la carte est un roi » ; : « la carte est un cœur »
- : « roi de cœur », un seul cas
- parmi les 8 cœurs, un seul est roi
- parmi les 4 rois, un seul est cœur
alors que : deux résultats différents, exactement comme annoncé dans l’avertissement ci-dessus.
Dans une classe de 30 élèves, 18 pratiquent un sport en club (), 12 pratiquent un instrument de musique (), et 6 pratiquent les deux. On interroge un élève au hasard.
| Total | |||
|---|---|---|---|
| 6 | 12 | 18 | |
| 6 | 6 | 12 | |
| Total | 12 | 18 | 30 |
- ligne « » du tableau
- colonne « » du tableau
Un tableau à double entrée est un excellent outil : chaque probabilité conditionnelle se lit directement en restreignant le calcul à une ligne ou une colonne.
1.4 Propriétés de et probabilités composées
Pour fixé avec , l’application est elle-même une probabilité sur : elle vérifie , , , et pour tout événement :
Cette dernière égalité découle simplement du fait que est une probabilité : les propriétés que tu connais déjà sur (complémentaire, réunion d’événements incompatibles…) restent valables pour , à condition de rester à l’intérieur de l’univers restreint .
Si et :
Par définition, . Comme , on peut multiplier les deux membres par :
Le rôle de et de étant symétrique dans , le même raisonnement à partir de donne . C.Q.F.D.
Cette formule, apparemment anodine, est la clé de voûte de tout le chapitre : c’est elle qui justifie que l’on puisse multiplier le long d’un arbre pondéré, comme tu vas le voir dès la section suivante.
En 1654, un joueur passionné, le chevalier de Méré, soumet à Blaise Pascal une question restée célèbre : comment répartir équitablement les mises d’une partie de dés interrompue avant son terme, connaissant le score de chacun au moment de l’arrêt ? Pascal engage alors une correspondance avec Pierre de Fermat, magistrat toulousain et mathématicien amateur de génie.
En imaginant, pour la première fois, de décrire méthodiquement tous les déroulements futurs possibles de la partie selon ce qui s’est déjà passé, les deux savants résolvent ce « problème des partis ». Cette correspondance de l’été 1654 est traditionnellement considérée comme l’acte de naissance du calcul des probabilités. Sans en avoir encore le nom ni la notation, Pascal et Fermat raisonnaient déjà en probabilités conditionnelles : la suite du jeu dépend de l’état déjà connu de la partie.
2Arbre pondéré
2.1 Les trois règles de l’arbre pondéré
Un arbre pondéré représente une succession d’expériences par des branches, chaque branche étant étiquetée par une probabilité. On y écrit systématiquement des probabilités conditionnelles à partir du deuxième niveau : la probabilité inscrite sur une branche tient compte de tout ce qui a été lu avant elle sur le chemin qui y mène.
Règle des nœuds. Sur un même nœud, la somme des probabilités des branches qui en partent vaut .
Règle des chemins (produit). La probabilité d’un chemin, de la racine jusqu’à une feuille, est le produit des probabilités inscrites sur les branches de ce chemin.
Règle des événements (somme). Si un événement est représenté par plusieurs feuilles, est la somme des probabilités de ces chemins.
Règle du produit. Pour un arbre à deux niveaux, un chemin puis correspond exactement à l’événement ; la formule des probabilités composées (section 1.4) donne directement , c’est-à-dire le produit des deux probabilités du chemin. Pour un arbre à trois niveaux, on compose deux fois de suite :
et ainsi de suite pour un nombre quelconque de niveaux : la probabilité de chaque nouvelle branche se conditionne par tout le chemin déjà parcouru.
Règle de la somme. Deux feuilles distinctes d’un arbre correspondent à deux chemins incompatibles (ils divergent à un nœud commun). Si regroupe plusieurs feuilles, ces feuilles forment une partition de : l’additivité de sur des événements incompatibles donne alors = somme de leurs probabilités. C.Q.F.D.
1. Identifier les étapes successives de l’expérience.
2. Tracer les branches du premier niveau : une branche par issue possible, la somme des probabilités valant .
3. Pour chaque branche du niveau 1, tracer les branches du niveau suivant en utilisant les probabilités conditionnelles sachant ce nœud — attention, elles peuvent différer d’une branche à l’autre.
4. Vérifier que la somme des probabilités issues de chaque nœud vaut .
5. Pour calculer : repérer toutes les feuilles qui réalisent , multiplier le long de chaque chemin, puis sommer.
2.2 Exemple complet : tirage sans remise
Une urne contient boules rouges et boules noires, indiscernables au toucher. On tire successivement et sans remise deux boules. Notons (resp. ) l’événement « la 1re boule tirée est rouge (resp. noire) », et de même , pour la seconde.
Au premier tirage, l’urne contient ses 8 boules initiales : et . Mais au second tirage, une boule a disparu : il ne reste que 7 boules, et leur composition dépend de la couleur tirée en premier.
- si la 1re boule est rouge, il reste rouges et noires sur 7
- si la 1re boule est noire, il reste rouges et noires sur 7
- vérification : règle des nœuds respectée à chaque étage
- « exactement une rouge »
- deux chemins incompatibles : on additionne
- « au moins une rouge »
- passer par l’événement contraire évite d’ajouter trois chemins
Reprenons la même urne (5 rouges, 3 noires), mais chaque boule tirée est cette fois remise avant le tirage suivant.
- la composition de l’urne ne change plus : quelle que soit l’issue du 1er tirage
Numériquement, alors que le résultat sans remise, , était différent : retenir une boule modifie le second tirage. Cette distinction va devenir essentielle à la section 4.
Le piège classique : après un tirage sans remise, on garde par réflexe le même dénominateur qu’au premier niveau (« 8 boules ») pour écrire les probabilités du deuxième niveau. C’est faux : une boule a disparu de l’urne, il n’en reste que . Avant d’écrire une probabilité conditionnelle sur un arbre, recompte toujours l’univers restreint au nœud où tu te trouves.
3Formule des probabilités totales
3.1 Partition de l’univers
Beaucoup de situations concrètes se décomposent naturellement en plusieurs cas qui recouvrent toutes les possibilités sans jamais se chevaucher : deux ateliers de production, trois fournisseurs, quatre tranches d’âge… C’est l’idée de partition.
Des événements forment une partition de lorsque :
- ils sont deux à deux incompatibles : pour ;
- leur réunion est l’univers tout entier : ;
- aucun n’est de probabilité nulle : pour tout .
Autrement dit : chaque issue de appartient à un et un seul des .
3.2 La formule des probabilités totales
Soit une partition de . Pour tout événement :
- distributivité de sur
Les étant deux à deux incompatibles, les événements le sont aussi deux à deux : est ainsi découpé en morceaux qui ne se chevauchent pas. Par additivité de sur des événements incompatibles :
- pour chaque : formule des probabilités composées, section 1.4
C.Q.F.D. Sur un arbre pondéré, cette formule n’est rien d’autre que la règle de la somme des chemins (section 2.1) : les sont les branches du premier niveau, et l’on additionne tous les chemins qui aboutissent à .
3.3 Application : deux exemples résolus
Une entreprise fabrique des pièces dans deux ateliers. L’atelier assure de la production, avec un taux de défaut de ; l’atelier assure les restants, avec un taux de défaut de . On prélève une pièce au hasard dans la production totale ; on note l’événement « la pièce est défectueuse ».
Les événements et forment une partition de (toute pièce vient de l’un des deux ateliers, jamais des deux à la fois) : la formule des probabilités totales s’applique.
Sur pièces produites : viennent de l’atelier (dont défectueuses) et de l’atelier (dont défectueuses), soit pièces défectueuses au total — on retrouve directement . Compter sur un effectif « naturel » comme celui-ci est une excellente façon de vérifier un résultat.
Une usine reçoit des billes depuis trois lots : du lot Rouge, du lot Vert, du lot Bleu. Dans chaque lot, une bille porte un numéro pair avec probabilité respective , et . On note l’événement « la bille porte un numéro pair ».
Trois termes cette fois, car la partition compte trois éléments : la formule des probabilités totales s’étend sans difficulté à n’importe quel nombre de morceaux.
La formule des probabilités totales exige une vraie partition : des catégories qui ne se recoupent pas et qui couvrent tout l’univers. Oublier un morceau de la partition fausse tout le résultat. Si l’on « oubliait » l’atelier dans l’exemple ci-dessus, on obtiendrait au lieu de : un résultat presque deux fois trop petit. Vérifie toujours que la somme des probabilités des vaut avant de te lancer dans le calcul.
4Indépendance de deux événements
4.1 Définition
Il arrive que connaître la réalisation de ne change rien à la probabilité de . On dit alors que les deux événements sont indépendants.
Deux événements et sont dits indépendants lorsque :
Cette définition ne suppose aucune probabilité non nulle : elle s’applique dans tous les cas, et c’est elle qu’il faut vérifier ou citer sur une copie.
4.2 Caractérisation par les probabilités conditionnelles
Si , alors :
(et de même, si : indépendants ).
C’est l’idée intuitive : « savoir que est réalisé ne renseigne pas sur ». La démonstration est immédiate à partir de la formule des probabilités composées : , donc (on peut diviser par ).
On lance un dé cubique équilibré. : « obtenir un multiple de » ; : « obtenir un nombre pair » .
- et sont indépendants
Résultat qui n’a rien d’évident à l’œil nu : rien, dans les deux événements, ne « laissait deviner » cette indépendance avant de calculer.
Avec l’urne de 5 rouges et 3 noires tirée sans remise, on avait trouvé , avec par ailleurs (on l’admet, par un calcul symétrique).
- or
- et ne sont pas indépendants
C’est cohérent avec l’intuition : retirer une boule rouge appauvrit l’urne en rouges, donc influence le second tirage. Avec remise au contraire (section 2.2), on avait : les tirages avec remise sont, eux, indépendants. Retiens ce contraste : sans remise, jamais indépendant ; avec remise, toujours indépendant.
Deux notions que l’on confond souvent, et qui sont pourtant presque opposées. Si et sont incompatibles () et si et , alors alors que : ces deux événements ne peuvent jamais être indépendants ! Exemple : au dé, « obtenir 1 » et « obtenir 6 » sont incompatibles, mais . Savoir que est réalisé t’apprend au contraire énormément sur : que est impossible. C’est l’exact opposé de l’indépendance.
4.3 Indépendance et événements complémentaires
Si et sont indépendants, alors et le sont aussi (et donc, en répétant l’argument, et , puis et ).
Les événements et forment une partition de (tout élément de est soit dans , soit dans , jamais les deux). Donc :
- or et indépendants :
On retrouve exactement la définition de l’indépendance entre et . C.Q.F.D.
Reprenons = « multiple de 3 » et = « pair » au dé (indépendants, exemple précédent). = « impair » , .
- conforme au théorème
4.4 Épreuves indépendantes répétées : avant-goût du schéma de Bernoulli
Une épreuve de Bernoulli est une expérience à deux issues seulement : un « succès » de probabilité , et un « échec » de probabilité . Répéter fois, de façon indépendante, une même épreuve de Bernoulli (par exemple, tirer avec remise) s’appelle un schéma de Bernoulli.
Grâce à l’indépendance, un chemin de l’arbre menant à exactement succès (dans un ordre précis) a pour probabilité — un produit de facteurs identiques, sans plus se soucier de l’ordre des branches. Il reste à compter combien de chemins de l’arbre réalisent succès parmi : c’est exactement , le nombre de façons de choisir lesquelles des épreuves sont des succès (section 1.2 !).
On reprend l’urne à 5 rouges et 3 noires, avec remise (p = de tirer rouge, épreuves indépendantes), répétée fois. Quelle est la probabilité d’obtenir exactement 2 boules rouges ?
- un chemin donné avec 2 rouges et 1 noire a pour probabilité produit le long du chemin, indépendance
- nombre de chemins possibles avec 2 rouges parmi 3 tirages :
Cette formule , tu la retrouveras au grand complet — avec son nom, loi binomiale — dans un chapitre ultérieur. Retiens pour l’instant l’essentiel : elle exige des épreuves indépendantes, identiques, à deux issues.
Le mathématicien bâlois Jacques Bernoulli (1654-1705) consacre les vingt dernières années de sa vie à un traité resté inachevé : l’Ars Conjectandi (« L’art de conjecturer »), publié seulement en 1713, huit ans après sa mort, par son neveu Nicolas Bernoulli.
C’est dans ce livre qu’apparaît pour la première fois l’étude systématique des épreuves répétées et indépendantes — ce que l’on appelle aujourd’hui, en son honneur, un schéma de Bernoulli. Bernoulli y démontre aussi une première version de la loi des grands nombres : plus on répète une épreuve, plus la fréquence des succès observée se rapproche de la probabilité théorique . Il qualifiait lui-même ce résultat de « théorème d’or » (theorema aureum), tant il lui semblait devoir bouleverser l’usage des probabilités dans la vie pratique.
5Formule de Bayes
5.1 Le problème de l’inversion
Reprenons l’exemple des deux ateliers (section 3.3). Ce que l’on connaissait au départ, ce sont des probabilités « sachant la cause » : , — sachant l’atelier, quelle est la chance d’un défaut ? Mais en pratique, le contrôleur qualité affronte le problème inverse : il trouve une pièce défectueuse en bout de chaîne, où les pièces des deux ateliers sont mélangées, et veut savoir de quel atelier elle vient probablement. C’est qu’il lui faut — une probabilité « sachant l’effet ».
Le comptage naturel de la section 3.3 donne pourtant la réponse sans effort : sur pièces, sont défectueuses, dont viennent de et de . Parmi les pièces défectueuses seulement :
Sans le savoir, on vient de calculer une probabilité a posteriori. Il ne reste qu’à formaliser ce raisonnement pour pouvoir l’appliquer sans repasser à chaque fois par un effectif « naturel ».
5.2 La formule de Bayes
Soit et deux événements avec , et :
Plus généralement, si est une partition de , pour tout :
- définition de la probabilité conditionnelle
- formule des probabilités composées
Il reste à développer le dénominateur grâce à la formule des probabilités totales, appliquée à la partition (ou dans le cas général) :
En remplaçant, on obtient exactement la formule annoncée. C.Q.F.D. Retiens la formule de Bayes comme un simple assemblage de deux outils déjà connus : les probabilités composées au numérateur, les probabilités totales au dénominateur.
- calculé section 3.3
On retrouve exactement le résultat « naturel » de la section 5.1. Remarque frappante : bien que l’atelier produise moins de pièces que ( contre ), une pièce défectueuse a plus de chances de venir de — son taux de défaut, plus élevé, l’emporte sur son plus faible volume.
L’urne contient 4 rouges et 6 vertes ; l’urne contient 7 rouges et 3 vertes. On choisit une urne au hasard (une chance sur deux), puis on y tire une boule : elle est rouge. Quelle est la probabilité qu’elle vienne de ?
- complémentaire :
Avant le tirage, chaque urne avait une chance sur deux. Après avoir observé une boule rouge — plus fréquente dans — la probabilité bascule nettement en faveur de : c’est exactement le mécanisme d’une mise à jour bayésienne.
Ne confonds jamais (ce que la formule de Bayes calcule : sachant l’effet , quelle en est la cause ?) avec (la donnée de départ : sachant la cause, quelle est la probabilité de l’effet ?). Ces deux nombres peuvent être extrêmement différents. Tu vas le constater de façon spectaculaire à la section suivante : un test médical correctement positif dans des cas chez les malades () ne signifie pas du tout qu’une personne testée positive a de chances d’être malade.
6Problèmes de dépistage et de fiabilité
6.1 Vocabulaire des tests de dépistage
Un test de dépistage n’est jamais parfait : il peut se tromper dans les deux sens. On note l’événement « la personne est malade » et l’événement « le test est positif ».
- Prévalence : , la proportion de malades dans la population.
- Sensibilité : , la probabilité que le test soit positif sachant que la personne est malade — sa capacité à détecter les vrais malades.
- Spécificité : , la probabilité que le test soit négatif sachant que la personne n’est pas malade.
- Valeur prédictive positive (VPP) : , la probabilité d’être réellement malade sachant que le test est positif — c’est la question que se pose le patient !
- Valeur prédictive négative (VPN) : , la probabilité d’être réellement indemne sachant le test négatif.
Sensibilité et spécificité sont des propriétés intrinsèques du test, mesurées une fois pour toutes en laboratoire (« sachant la cause »). VPP et VPN, elles, sont ce que veut savoir la personne testée (« sachant l’effet ») — et dépendent, comme tu vas le voir, de la prévalence de la maladie dans la population.
6.2 Exemple complet et le paradoxe des faux positifs
Dans une population donnée, la prévalence d’une maladie est de . Le test de dépistage utilisé a une sensibilité de et une spécificité de . On teste une personne prise au hasard dans cette population.
Sur personnes (tableau ci-dessous), on retrouve exactement les mêmes nombres : malades, dont vrais positifs et faux négatifs ; non-malades, dont faux positifs et vrais négatifs.
| Malade | Non malade | Total | |
|---|---|---|---|
| Test positif | 1 900 | 1 960 | 3 860 |
| Test négatif | 100 | 96 040 | 96 140 |
| Total | 2 000 | 98 000 | 100 000 |
Avec une sensibilité de et une spécificité de — un excellent test —, la valeur prédictive positive n’est que d’environ : sur les personnes testées positives, à peine plus de la moitié sont réellement malades ! La raison : la maladie est rare (). La population des non-malades ( personnes) est si grande que même un faible taux de faux positifs () y produit presque autant de cas () que de vrais positifs chez les malades (). Plus une maladie est rare, plus la VPP d’un test s’effondre — un résultat contre-intuitif, mais parfaitement rigoureux, qui justifie qu’un premier test positif soit presque toujours suivi d’un second test de confirmation.
On peut aussi calculer la valeur prédictive négative : . Un test négatif est, lui, extrêmement rassurant — c’est encore un effet de la rareté de la maladie.
6.3 Fiabilité : composants en série et en parallèle
En ingénierie, un système est constitué de plusieurs composants dont les pannes sont, en général, indépendantes les unes des autres. Deux montages typiques :
Montage en série (le système fonctionne seulement si tous les composants fonctionnent) :
Montage en parallèle, ou redondance (le système fonctionne si au moins un composant fonctionne) : on passe par l’événement contraire « aucun des deux ne fonctionne », et l’indépendance des complémentaires (théorème 4.3) donne :
Un satellite est équipé de deux systèmes de secours indépendants et , de probabilités de panne respectives et sur une période donnée. Le satellite reste opérationnel si au moins un des deux systèmes fonctionne (montage en parallèle).
- indépendance : les deux systèmes tombent en panne en même temps
Chaque système pris isolément est fiable à ou seulement ; la redondance porte la fiabilité globale à . C’est tout l’intérêt d’une double sécurité indépendante.
Ne confonds pas la sensibilité (une caractéristique du test, mesurée « sachant la cause ») et la VPP (ce qui intéresse le patient, « sachant l’effet »). Dans l’exemple de la section 6.2, ces deux nombres valent et environ : un écart énorme, entièrement dû à la formule de Bayes et à la rareté de la maladie. C’est très exactement le piège annoncé à la section 5.2 — désormais tu sais pourquoi il est si important, et comment l’éviter.
Fiche mémo
- Probabilité conditionnelle : (avec ) ; en général .
- Arbre pondéré : somme des branches d’un nœud ; produit le long d’un chemin ; somme des chemins pour un événement à plusieurs feuilles.
- Probabilités composées : .
- Partition : deux à deux incompatibles, de réunion , de probabilités non nulles.
- Probabilités totales : — démontrée à partir de .
- Indépendance : (si ).
- Incompatibles et de probabilités non nulles jamais indépendants (indépendance incompatibilité).
- indépendants indépendants (et ).
- Bayes : .
- Bernoulli (avant-goût) : épreuves indépendantes, succès de probabilité .
- Dépistage : sensibilité , spécificité , VPP — souvent très différente de la sensibilité si la maladie est rare.
- Fiabilité (composants indépendants) : série produit des probabilités ; parallèle produit des complémentaires.
7Exercices corrigés
Calcule sans détailler les factorielles : (a) le nombre de tiercés dans l’ordre possibles avec 6 chevaux partants ; (b) le nombre de façons de choisir 3 délégués parmi 8 élèves ; (c) le coefficient de dans le développement de .
Voir le corrigé détaillé
- (a) un tiercé dans l’ordre est un arrangement de 3 chevaux parmi 6
- (b) choisir 3 délégués, sans ordre, est une combinaison
- (c) dans , le terme en correspond à
Dans un lycée de 200 élèves, 120 étudient l’anglais en LV1 (), 90 pratiquent un sport en club (), et 54 font les deux. On interroge un élève au hasard.
- Dresse le tableau à double entrée des effectifs.
- Calcule puis .
Voir le corrigé détaillé
1. ; ; .
| Total | |||
|---|---|---|---|
| 54 | 66 | 120 | |
| 36 | 44 | 80 | |
| Total | 90 | 110 | 200 |
2.
Un premier tri automatique classe chaque composant électronique (bon, probabilité ) ou (défectueux, probabilité ). Un second contrôle reclasse ensuite chaque composant : sachant , il reste avec probabilité ; sachant , il reste avec probabilité .
- Construis l’arbre pondéré à deux niveaux.
- Calcule la probabilité qu’un composant soit classé après les deux contrôles.
Voir le corrigé détaillé
1. 1er niveau : , . 2e niveau : , ; , .
- vérification :
2. « Classé au final » regroupe deux chemins : et .
On lance un dé cubique équilibré. : « obtenir un diviseur de 6 » ; : « obtenir un nombre strictement supérieur à 3 et pair ». Les événements et sont-ils indépendants ?
Voir le corrigé détaillé
- et ne sont pas indépendants
Une entreprise s’approvisionne auprès de deux fournisseurs : des pièces viennent du fournisseur (taux de défaut ), du fournisseur (taux de défaut ). Calcule la probabilité qu’une pièce prise au hasard soit défectueuse.
Voir le corrigé détaillé
est une partition de l’univers : la formule des probabilités totales s’applique.
Une urne contient 4 boules jaunes et 6 boules violettes. On tire successivement et sans remise deux boules.
- Construis l’arbre pondéré complet.
- Calcule la probabilité d’obtenir au moins une boule jaune.
- Calcule la probabilité d’obtenir exactement une boule jaune.
Voir le corrigé détaillé
1. 1er niveau (10 boules) : , . 2e niveau (9 boules restantes) : sachant , il reste 3 jaunes et 6 violettes, donc , ; sachant , il reste 4 jaunes et 5 violettes, donc , .
- vérification :
2.
- « au moins une jaune »
3.
- « exactement une jaune »
Un filtre anti-spam classe des messages reçus comme indésirables (« spam », événement ). Un message de spam contient un mot suspect avec probabilité ; un message légitime contient ce même mot, par hasard, avec probabilité . Un message contient ce mot suspect. Quelle est la probabilité qu’il s’agisse réellement d’un spam ?
Voir le corrigé détaillé
Un message contenant ce mot a environ de chances d’être réellement un spam — loin des de la sensibilité du filtre, à ne pas confondre avec cette valeur prédictive.
Dans une entreprise, (l’employé vient à vélo) et (l’employé déjeune à la cantine) ; on suppose et indépendants. Calcule de deux façons différentes : d’abord en revenant à la définition d’une partition, puis en utilisant directement le théorème d’indépendance des complémentaires. Vérifie que les deux méthodes donnent le même résultat.
Voir le corrigé détaillé
Méthode 1 (définition). et partitionnent , donc et partitionnent :
- indépendants
Méthode 2 (théorème). et indépendants et indépendants (section 4.3) :
Les deux méthodes donnent : le théorème de la section 4.3 fait bien gagner une étape de calcul.
Une pièce équilibrée est lancée 4 fois de suite, de façon indépendante. Calcule la probabilité d’obtenir exactement 3 « Pile ».
Voir le corrigé détaillé
- un chemin donné avec 3 Pile et 1 Face a pour probabilité indépendance des 4 lancers
- nombre de chemins avec 3 Pile parmi 4 lancers :
Une coopérative agricole s’approvisionne en semences auprès de deux fournisseurs : livre du stock, avec un taux de germination de ; livre les restants, avec un taux de germination de . On sème une graine prise au hasard dans le stock ; on note l’événement « la graine germe ».
- Construis l’arbre pondéré de cette expérience.
- (Restitution organisée de connaissances.) Démontre, dans le cas général d’une partition de , la formule des probabilités totales.
- Calcule , puis .
- Une graine n’a pas germé. Calcule la probabilité qu’elle provienne du fournisseur . Arrondis au millième.
Voir le corrigé détaillé
1. 1er niveau : , . 2e niveau : , ; , .
2. Soit un événement quelconque. Comme est une partition de :
- distributivité
- les étant deux à deux incompatibles, les le sont aussi
- additivité
- probabilités composées
C.Q.F.D.
3.
4.
Une graine qui n’a pas germé a environ une chance sur deux de venir de chaque fournisseur — presque un partage égal, bien que livre moins de graines.
Une urne contient 3 boules blanches et 2 boules noires. On effectue 3 tirages successifs, avec remise, d’une boule.
- Justifie que les résultats des 3 tirages sont mutuellement indépendants.
- Calcule la probabilité d’obtenir exactement 2 boules blanches sur les 3 tirages.
- On note : « la 1re boule est blanche » et : « la 2e boule est blanche ». (ROC) En utilisant deux fois le théorème de la section 4.3, démontre que et sont indépendants.
- Vérifie numériquement le résultat de la question 3.
Voir le corrigé détaillé
1. La remise garantit qu’après chaque tirage, l’urne retrouve exactement sa composition initiale (3 blanches, 2 noires) : le résultat d’un tirage ne modifie donc en rien la composition de l’urne pour les tirages suivants. Les 3 tirages sont mutuellement indépendants.
2. (probabilité d’obtenir une blanche à chaque tirage).
- un chemin donné avec 2 blanches et 1 noire a pour probabilité
- nombre de chemins avec 2 blanches parmi 3 tirages :
3. et portent sur deux tirages distincts, donc sont indépendants (question 1). D’après le théorème de la section 4.3 appliqué à et : et sont indépendants. En appliquant une seconde fois ce même théorème à et (les rôles de « » et « » du théorème étant tenus ici par et ) : et sont indépendants. C.Q.F.D.
4.
- boule noire à un tirage donné
- directement : = « noire puis noire » tirages indépendants
- les deux calculs coïncident :
Un système d’alarme comporte deux capteurs indépendants et , de probabilités de détection respectives et . L’alarme se déclenche dès qu’au moins un des deux capteurs détecte une intrusion.
- Calcule la probabilité que l’alarme se déclenche.
- (ROC) Démontre, dans le cas général de deux événements indépendants et , que .
- L’alarme s’est déclenchée. Calcule la probabilité que ce soit seul qui ait détecté l’intrusion (c’est-à-dire mais pas ). Arrondis au centième.
Voir le corrigé détaillé
1.
- indépendance des complémentaires
2. L’événement contraire de est « ni ni », c’est-à-dire (lois de Morgan).
- indépendants indépendants (théorème 4.3)
C.Q.F.D.
3. « seul » signifie .
- indépendance
Dépistage du paludisme à Bamako. Dans un centre de santé de Bamako, la prévalence du paludisme chez les patients fiévreux reçus est estimée à . Le test de diagnostic rapide utilisé a une sensibilité de et une spécificité de .
- Construis l’arbre pondéré et dresse le tableau des effectifs pour patients.
- Calcule la probabilité qu’un patient testé positif soit réellement atteint de paludisme (VPP).
- Compare ce résultat à celui de la section 6.2 et explique la différence.
Voir le corrigé détaillé
1. , , donc . Sur patients : malades, non malades.
- vrais positifs
- faux négatifs
- faux positifs
- vrais négatifs
| Malade | Non malade | Total | |
|---|---|---|---|
| 1 455 | 850 | 2 305 | |
| 45 | 7 650 | 7 695 | |
| Total | 1 500 | 8 500 | 10 000 |
2.
3. Ici, la VPP vaut environ , bien plus élevée que les trouvés section 6.2. La différence tient uniquement à la prévalence : à Bamako contre dans l’exemple du cours. Plus une maladie est fréquente dans la population testée, plus un résultat positif est fiable — c’est pour cela que les tests de dépistage ciblent en priorité les populations à risque.
Contrôle qualité à Douala. Une usine textile de Douala produit des vêtements sur deux lignes : la ligne assure de la production avec un taux de défaut de ; la ligne assure avec un taux de défaut de . Fatou, responsable qualité, retire un vêtement défectueux du stock.
- Calcule la probabilité qu’un vêtement pris au hasard soit défectueux.
- Calcule la probabilité que le vêtement défectueux retiré par Fatou provienne de la ligne .
Voir le corrigé détaillé
1.
2.
Environ : malgré son taux de défaut plus faible, la ligne reste la source la plus probable, simplement parce qu’elle produit davantage — un résultat à retenir pour ne jamais accuser une ligne de production sur la seule foi de son taux de défaut.
Enquête mobile money : Dakar et Ndjamena. Une enquête interroge personnes : à Dakar et à Ndjamena. À Dakar, des personnes interrogées utilisent un service de mobile money ; à Ndjamena, cette proportion est de . On choisit au hasard une personne parmi les interrogées.
- Calcule la probabilité que cette personne utilise le mobile money.
- Sachant qu’elle utilise le mobile money, calcule la probabilité qu’elle ait été interrogée à Dakar.
- Les événements « être interrogé à Dakar » et « utiliser le mobile money » sont-ils indépendants ? Justifie.
Voir le corrigé détaillé
.
1.
2. En effectifs : utilisateurs à Dakar, à Ndjamena, soit utilisateurs sur 800 (cohérent : ).
3.
- les événements ne sont pas indépendants
C’est cohérent avec l’énoncé : le taux d’usage diffère selon la ville, donc la ville « renseigne » sur l’usage — la définition même de la non-indépendance.
Récolte d’arachide à Kaolack. Dans la région de Kaolack, au Sénégal, on distingue deux types de saison des pluies : une saison « normale » (probabilité ) et une saison « déficitaire » (probabilité ). Moussa, agriculteur, sait que la probabilité d’obtenir une bonne récolte d’arachide est de en saison normale, et de seulement en saison déficitaire.
- Calcule la probabilité que Moussa obtienne une bonne récolte cette année.
- Cette année, Moussa a obtenu une bonne récolte. Calcule la probabilité que la saison ait été normale.
Voir le corrigé détaillé
1.
2.
Sachant la bonne récolte, la saison a très probablement été normale (environ de chances) : un résultat rassurant, mais qui ne certifie pas totalement la cause — il reste tout de même de chances qu’une bonne récolte ait eu lieu malgré une saison déficitaire.