Nombres complexes : forme trigonométrique et applications
Passer à la forme exponentielle et l'utiliser en géométrie.
MathématiquesTerminaleChapitre 12 / 19⏱ 12 h
Ce que tu sauras faire à la fin
Passer d'une forme à l'autre
Utiliser Moivre et Euler en trigonométrie
Caractériser une configuration géométrique par un quotient d'affixes
Depuis la Première, tu sais écrire un nombre complexe sous forme algébrique z=a+ib et calculer avec lui comme avec un couple de réels (a,b). Cette écriture est parfaite pour additionner ou soustraire, mais elle devient lourde dès qu'il s'agit de multiplier, de diviser ou d'élever à la puissance n : il faut développer, réduire, simplifier des radicaux… Ce chapitre t'offre un second regard sur les nombres complexes, entièrement géométrique : chaque nombre z devient un point M du plan repéré par une distance r à l'origine et un angle θ. Sous cette forme trigonométrique, puis sous sa notation condensée, la forme exponentiellez=reiθ, les produits deviennent des sommes d'angles, les puissances de simples multiplications : un changement de point de vue qui transforme des calculs pénibles en identités presque évidentes.
Tu retrouveras ce formalisme partout où l'on manipule des grandeurs sinusoïdales : en physique, l'étude des circuits en courant alternatif ou des ondes repose entièrement sur la notation exponentielle complexe ; en géométrie, un quotient d'affixes bien choisi permet de démontrer en trois lignes un alignement, une orthogonalité ou la nature d'un triangle, là où la géométrie classique demandait de longues constructions. Les racines n-ièmes de l'unité, que tu découvriras en section 4, dessinent très exactement les sommets des polygones réguliers.
Au baccalauréat, ce chapitre est l'un des plus transversaux : il croise l'algèbre (résolution d'équations zn=a), la trigonométrie (formules de Moivre et d'Euler, linéarisation en vue d'un calcul de primitive) et la géométrie plane (transformations, lieux de points). La rigueur y est reine — un argument n'est jamais défini qu'« à 2π près », et l'ordre des termes dans un quotient d'affixes ne se néglige jamais. Prends ton temps sur les démonstrations : elles reposent presque toutes sur les mêmes formules de trigonométrie que tu maîtrises déjà.
1Module et argument
Le plan complexe est muni d'un repère orthonormé direct (O;u,v). À tout nombre complexe z=a+ib (avec a,b∈R) on associe le point M(a;b), appelé image de z, et le vecteur OM. Réciproquement, z est l'affixe de M et de OM. Deux nouvelles grandeurs, purement géométriques, vont décrire M : sa distance à l'origine, et l'angle que fait OM avec l'axe des réels.
Définition
Soit z=a+ib un nombre complexe non nul, d'image M.
Le module de z, noté ∣z∣, est la distance OM :
∣z∣=a2+b2
Un argument de z, noté arg(z), est une mesure en radians de l'angle orienté (u;OM) :
arg(z)≡θ(mod2π)ouˋcosθ=∣z∣a et sinθ=∣z∣b
Attention
Le module ∣z∣ est un nombre positif unique (c'est une distance), mais un argument n'est jamais unique : si θ convient, alors θ+2kπ convient aussi pour tout k∈Z. On écrit arg(z)≡θ[2π], et jamais arg(z)=θ. Enfin, 0 n'a pas d'argument : quand M=O, aucun angle n'est défini.
Le module généralise la valeur absolue des réels : si z est réel, ∣z∣ est bien la valeur absolue de z, et si z est réel positif, arg(z)≡0[2π] ; si z est réel négatif, arg(z)≡π[2π].
1.1 Calculer module et argument à partir de la forme algébrique
Méthode — déterminer ∣z∣ et arg(z) connaissant a et b
On calcule d'abord r=∣z∣=a2+b2, puis on cherche θ tel que cosθ=ra et sinθ=rb, en général à l'aide des valeurs remarquables du tableau ci-dessous, en repérant le quadrant grâce aux signes de a et b.
θ
0
6π
4π
3π
2π
cosθ
1
23
22
21
0
sinθ
0
21
22
23
1
Exemple — module et argument de z=1+i
∣z∣=12+12=2
cosθ=21=22 et sinθ=22on divise a et b par r
⇒θ=4πvaleurs remarquables du tableau
∣z∣=2 et arg(z)≡4π[2π]
Exemple — module et argument de z=−3+i
∣z∣=(−3)2+12=3+1=2
cosθ=2−3 et sinθ=21
a<0 et b>0M est dans le 2e quadrant
⇒θ=π−6π=65πangle associé à 6π dans le 2e quadrant
∣z∣=2 et arg(z)≡65π[2π]
Figure 1 — Le point M d'affixe z est repéré par ses coordonnées polaires : le module r=OM et l'argument θ, mesure de l'angle (u;OM). Le cercle en pointillés est le cercle trigonométrique (rayon 1).
Math & Co — Naissance du plan complexe
Pendant plus de deux siècles après leur invention par les algébristes italiens du XVIe siècle, les nombres complexes ne furent que des intermédiaires de calcul mystérieux, sans existence géométrique. C'est le géomètre norvégien Caspar Wessel qui, en 1797, propose le premier de représenter a+ib par le point de coordonnées (a,b) — mais son mémoire, publié en danois, passe inaperçu.
L'idée est redécouverte indépendamment par le comptable suisse Jean-Robert Argand, qui la publie à Paris en 1806 : le plan porte encore aujourd'hui, dans plusieurs pays, le nom de plan d'Argand. Il faudra les travaux du grand Carl Friedrich Gauss, qui popularise cette représentation dès 1811, pour que les mathématiciens acceptent enfin les complexes comme des objets géométriques à part entière, et non plus comme des « nombres impossibles ».
2Forme trigonométrique et exponentielle
Le module et l'argument permettent de reconstruire entièrement z : puisque a=rcosθ et b=rsinθ, on obtient une nouvelle écriture de z, purement trigonométrique.
Définition — forme trigonométrique
Tout nombre complexe non nul z, de module r et d'argument θ, s'écrit :
z=r(cosθ+isinθ)
Cette écriture est la forme trigonométrique de z. Elle est unique pour r>0 fixé, à 2π près sur θ.
2.1 La notation exponentielle eiθ
Définition — notation d'Euler
Pour tout réel θ, on pose :
eiθ=cosθ+isinθ
Cette écriture n'est a priori qu'une notation : rien ne définit encore une « puissance imaginaire » de e. On la justifie a posteriori, car — comme tu vas le démontrer — elle vérifie exactement les mêmes règles de calcul que les puissances réelles de e.
Tout complexe non nul de module r et d'argument θ s'écrit alors sous forme exponentielle :
La règle du quotient s'en déduit : e−iθ′×eiθ′=ei0=1, donc eiθ′1=e−iθ′ ; ainsi eiθ′eiθ=eiθ×e−iθ′=ei(θ−θ′) par la règle du produit. La règle du conjugué vient de la parité : cos(−θ)=cosθ et sin(−θ)=−sinθ, donc cosθ+isinθ=cosθ−isinθ=cos(−θ)+isin(−θ)=e−iθ. La règle de la puissance (formule de Moivre) est démontrée en section 3.
Propriété — module et argument d'une combinaison de complexes
Expression
Module
Argument
zz′
∣z∣∣z′∣
arg(z)+arg(z′)[2π]
z′z(z′=0)
∣z′∣∣z∣
arg(z)−arg(z′)[2π]
zn(n∈Z)
∣z∣n
narg(z)[2π]
z
∣z∣
−arg(z)[2π]
−z
∣z∣
arg(z)+π[2π]
Attention
arg(zz′) est la somme des arguments, jamais leur produit. Ne confonds pas non plus ∣z+z′∣ avec ∣z∣+∣z′∣ : le module d'une somme n'a, en général, aucune formule simple — seuls les produits, quotients et puissances se comportent bien avec module et argument.
2.2 Passer d'une forme à l'autre
Méthode — de la forme algébrique à la forme exponentielle, et retour
Pour passer de a+ib à reiθ : on calcule r et θ comme en section 1. Pour revenir de reiθ à a+ib : on calcule a=rcosθ et b=rsinθ.
Exemple — produit et quotient sous forme exponentielle
Soit z=3eiπ/3 et z′=2eiπ/4. Calculons zz′ et z′z.
zz′=3×2×ei(π/3+π/4)on multiplie les modules, on ajoute les arguments
=6ei7π/123π+4π=124π+123π=127π
z′z=23ei(π/3−π/4)on divise les modules, on soustrait les arguments
=23eiπ/12
Exemple — forme algébrique de z=4ei5π/6
a=4cos65π=4×(−23)
=−23
b=4sin65π=4×21
=2
⇒z=−23+2i
Math & Co — La plus belle formule des mathématiques
C'est le mathématicien suisse Leonhard Euler qui, dans son traité Introductio in analysin infinitorum publié en 1748, établit systématiquement le lien entre exponentielle et trigonométrie que porte la notation eiθ. En choisissant θ=π, sa relation donne l'identité :
eiπ+1=0
Régulièrement élue « plus belle formule des mathématiques » lors de sondages auprès de mathématiciens, elle réunit en une seule égalité les cinq constantes fondamentales 0, 1, i, π et e, ainsi que les trois opérations d'addition, de multiplication et d'exponentiation.
3Formules de Moivre et d'Euler
La forme exponentielle rend presque triviale l'élévation à une puissance entière : c'est la formule de Moivre. Combinée aux formules d'addition, elle permet d'exprimer cos(nθ) et sin(nθ) en fonction de cosθ et sinθ. Inversement, les formules d'Euler permettent de « redescendre » : exprimer une puissance de cosθ ou sinθ comme une somme de cos(kθ), une opération appelée linéarisation, indispensable pour calculer certaines primitives.
3.1 La formule de Moivre
Théorème — formule de Moivre
Pour tout réel θ et tout entier naturel n :
(cosθ+isinθ)n=cos(nθ)+isin(nθ)
Démonstration — par récurrence
Notons P(n) la propriété. Grâce à la notation exponentielle, (cosθ+isinθ)n=(eiθ)n, et la règle du produit (section 2) donne immédiatement le résultat pour tout n entier ; en voici toutefois la preuve directe par récurrence, indépendante de cet argument.
=[cos(nθ)+isin(nθ)]×[cosθ+isinθ]hypothèse de récurrence
=cos(nθ+θ)+isin(nθ+θ)même calcul que pour la règle du produit
=cos((n+1)θ)+isin((n+1)θ)
P(n+1) est vraie : par le principe de récurrence, P(n) est vraie pour tout n∈N. C.Q.F.D.
Méthode — exprimer cos(nθ) et sin(nθ) avec Moivre
On développe (cosθ+isinθ)n avec la formule du binôme de Newton, puis on identifie partie réelle (qui donne cos(nθ)) et partie imaginaire (qui donne sin(nθ)), en n'oubliant pas que i2=−1, i3=−i, i4=1, etc.
Exemple — cos(3θ) et sin(3θ) en fonction de cosθ,sinθ
Notons c=cosθ et s=sinθ. On développe (c+is)3 avec le binôme de Newton.
(c+is)3=c3+3c2(is)+3c(is)2+(is)3
=c3+3ic2s+3ci2s2+i3s3
=c3+3ic2s−3cs2−is3i2=−1, i3=−i
=(c3−3cs2)+i(3c2s−s3)parties réelle et imaginaire
Or, par Moivre, (c+is)3=cos(3θ)+isin(3θ). Par unicité des parties réelle et imaginaire :
cos(3θ)=cos3θ−3cosθsin2θsin(3θ)=3cos2θsinθ−sin3θ
3.2 Les formules d'Euler et la linéarisation
Propriété — formules d'Euler
Pour tout réel θ :
cosθ=2eiθ+e−iθsinθ=2ieiθ−e−iθ
Démonstration
Par définition, eiθ=cosθ+isinθ et e−iθ=cosθ−isinθ (on remplace θ par −θ, en utilisant la parité de cos et l'imparité de sin). En additionnant ces deux égalités, les termes en sinθ s'éliminent et il reste eiθ+e−iθ=2cosθ, d'où la première formule. En les soustrayant, les termes en cosθ s'éliminent et il reste eiθ−e−iθ=2isinθ, d'où la seconde. C.Q.F.D.
Attention
N'oublie jamais le 2i au dénominateur de la formule du sinus (et non 2) : c'est l'erreur la plus fréquente. Une astuce pour la retrouver sans hésiter : sinθ est impaire, la formule doit donc être impaire en (eiθ↔e−iθ) — ce que garantit précisément le facteur i au dénominateur.
Méthode — linéariser cospθsinqθ
On remplace cosθ et sinθ par leurs expressions d'Euler, on développe avec le binôme de Newton, puis on regroupe les termes conjugués eikθ et e−ikθ pour faire réapparaître des cos(kθ) ou des sin(kθ) grâce aux formules d'Euler, lues cette fois « à l'envers ». Le résultat est une somme (sans produit) de sinus et cosinus d'angles multiples de θ : d'où le nom de linéarisation, précieux pour intégrer.
Exemple — linéariser cos2θ
cos2θ=(2eiθ+e−iθ)2
=4e2iθ+2eiθe−iθ+e−2iθidentité (x+y)2
=4e2iθ+e−2iθ+2eiθe−iθ=e0=1
=42cos(2θ)+42formule d'Euler « à l'envers » sur e2iθ+e−2iθ
=21cos(2θ)+21
On en déduit aussitôt une primitive : ∫cos2θdθ=41sin(2θ)+2θ+C.
Exemple — linéariser sin3θ
sin3θ=(2ieiθ−e−iθ)3
=(2i)3e3iθ−3e2iθe−iθ+3eiθe−2iθ−e−3iθbinôme de Newton, (x−y)3
=−8ie3iθ−e−3iθ−3(eiθ−e−iθ)(2i)3=−8i ; on regroupe les exposants ±iθ et ±3iθ
=−8i2isin(3θ)−3×2isinθformule d'Euler « à l'envers »
=−4sin(3θ)−3sinθ
=43sinθ−sin(3θ)
Exemple — linéariser cosθsin2θ
cosθsin2θ=eiθ[t]on part des formules d'Euler séparément
sin2θ=21−cos(2θ)obtenu comme pour cos2θ, avec un signe − car (2i)2=−4
Cette linéarisation intervient par exemple dans le calcul de la primitive de cosθsin2θ, ou dans la démonstration de certaines identités trigonométriques du programme de Terminale.
Attention
Une linéarisation ne se devine pas : elle se calcule, systématiquement, avec la méthode ci-dessus. Ne cherche jamais à « lire » directement le résultat sans passer par l'écriture en eiθ.
4Racines n-ièmes de l'unité
Résoudre zn=1 dans R ne donne au plus que deux solutions (±1). Dans C, la forme exponentielle révèle une richesse insoupçonnée : il y a exactement n solutions, et elles se répartissent avec une parfaite régularité géométrique.
Définition
Soit n un entier naturel non nul. On appelle racine n-ième de l'unité tout nombre complexe z tel que zn=1.
Théorème
L'équation zn=1 admet exactement n solutions distinctes dans C, les nombres :
zk=ei2kπ/nk∈{0,1,2,…,n−1}
Leurs images sont les n sommets d'un polygone régulier à n côtés, inscrit dans le cercle trigonométrique, dont un sommet est le point d'affixe 1.
Démonstration
Soit z=reiθ (avec r>0) une solution de zn=1.
zn=rneinθ=1=1×ei×0forme exponentielle de 1
⇒rn=1égalité des modules, r>0
⇒r=1r réel positif
etnθ≡0[2π]égalité des arguments
⇒θ=n2kπ, k∈Z
Les valeurs de k donnant des angles distincts modulo 2π sont exactement k=0,1,…,n−1 : au-delà, θ reprend les mêmes valeurs à 2π près. Il y a donc exactement n solutions. Comme ∣zk∣=1 pour chaque k, tous les points sont sur le cercle trigonométrique, séparés par un angle constant n2π : ce sont les sommets d'un polygone régulier. C.Q.F.D.
Propriété — somme des racines n-ièmes de l'unité
Pour n⩾2, la somme des n racines n-ièmes de l'unité est nulle :
k=0∑n−1ei2kπ/n=0
En effet, en notant ω=ei2π/n(=1), cette somme est une somme géométrique de raison ω : k=0∑n−1ωk=ω−1ωn−1=ω−11−1=0, car ωn=ei2π=1.
4.1 Deux exemples : racines cubiques et racines cinquièmes
Exemple — résoudre z3=1
les solutions sont zk=ei2kπ/3, k=0,1,2
z0=ei×0=1
z1=ei2π/3=−21+i23, noté ω
z2=ei4π/3=−21−i23, égal à ω2 et à ω
L'ensemble des solutions est {1,ω,ω2}, et l'on vérifie 1+ω+ω2=0 grâce à la propriété ci-dessus (ou en additionnant directement les parties réelles et imaginaires).
Figure 2 — Les trois racines cubiques de l'unité, sommets d'un triangle équilatéral inscrit dans le cercle trigonométrique : 1, ω=ei2π/3 et ω2=ei4π/3.
Le même raisonnement, pour n=5, donne cinq solutions ei2kπ/5 pour k=0,…,4, sommets d'un pentagone régulier : plus n est grand, plus le polygone approche le cercle lui-même.
Figure 3 — Les cinq racines cinquièmes de l'unité, sommets d'un pentagone régulier inscrit dans le cercle trigonométrique.
4.2 Racines n-ièmes d'un complexe quelconque
Méthode — résoudre zn=Z (Z complexe non nul donné)
On écrit Z=ReiΦ sous forme exponentielle. En cherchant z=reiθ, l'égalité zn=Z devient rneinθ=ReiΦ, d'où r=R1/n et nθ≡Φ[2π]. Les n solutions sont :
zk=R1/nei(Φ+2kπ)/nk∈{0,1,…,n−1}
Exemple — résoudre z3=8i
8i=8eiπ/2forme exponentielle de Z=8i : R=8, Φ=π/2
r=81/3=2
θk=3π/2+2kπ=6π+32kπ, k=0,1,2
k=0 : z0=2eiπ/6=3+i
k=1 : z1=2ei5π/6=−3+i
k=2 : z2=2ei3π/2=−2i
Vérification sur z0 : ∣z0∣3=23=8 et 3arg(z0)=3×6π=2π, donc z03=8eiπ/2=8i. ✓
Attention
Une équation zn=Z (avec Z=0) possède toujours exactement n solutions complexes distinctes, jamais une seule. Ne confonds pas avec la racine n-ième « usuelle » nZ définie uniquement pour Z réel positif : ici, on travaille dans C, et toutes les solutions sont légitimes.
5Interprétation géométrique des quotients
Le module et l'argument ne mesurent pas seulement un point par rapport à l'origine : la même idée, appliquée à une différence d'affixes, mesure un point par rapport à n'importe quel autre point. C'est ce qui va transformer un simple quotient de deux nombres complexes en un puissant outil de géométrie plane.
Propriété — rappel
Pour deux points A(zA) et M(z) distincts, ∣z−zA∣=AM et arg(z−zA)≡(u;AM)[2π] : le complexe z−zA est l'affixe du vecteurAM.
Théorème
Soit A, B, C trois points d'affixes deux à deux distinctes. Alors :
Le quotient zB−zAzC−zA est le quotient des affixes des vecteurs AC et AB. Le module d'un quotient est le quotient des modules, ce qui donne ABAC. L'argument d'un quotient est la différence des arguments :
Figure 5 — Triangle ABC équilatéral direct : les trois côtés sont égaux (marques) et chaque angle vaut 60°=3π rad.
Méthode — démontrer une configuration géométrique par un quotient
On calcule zC−zA et zB−zA (attention à l'ordre !), on forme le quotient, on le met sous forme algébrique ou exponentielle selon ce qu'on cherche à prouver (réel/imaginaire pur pour alignement/orthogonalité ; module et argument pour une longueur ou un angle précis), puis on conclut avec la propriété ci-dessus.
Exemple — démontrer un alignement
Soit A(1+i), B(3+2i), C(7+4i). Montrons que A,B,C sont alignés.
zB−zA=(3+2i)−(1+i)=2+i
zC−zA=(7+4i)−(1+i)=6+3i
zB−zAzC−zA=2+i6+3i=2+i3(2+i)
=3
Le quotient vaut 3∈R∗ : les points A, B, C sont alignés (et même, AC=3AB).
Exemple — reconnaître un triangle rectangle isocèle
Soit A(2), B(2+3i), C(−1). Étudions le quotient zB−zAzC−zA.
zB−zA=3i
zC−zA=−3
zB−zAzC−zA=3i−3=i−1=i2−ion multiplie haut et bas par i
=i
Le quotient i est imaginaire pur non nul, de module 1 : donc (AB)⊥(AC) et AB=AC. Le triangle ABC est rectangle et isocèle en A.
Attention
Le quotient zB−zAzC−zA n'est pas symétrique : le point qui figure seul au numérateur et seul au dénominateur est toujours le sommet de l'angle étudié. Se tromper d'ordre inverse le rôle des trois points et change la valeur du quotient.
6Transformations complexes
Pour finir, tu vas voir que les transformations du plan étudiées en géométrie — translations, homothéties, rotations, et leurs compositions — s'écrivent toutes sous la forme z′=az+b, et que les coefficients a et b suffisent à lire instantanément leur nature.
6.1 Translation, homothétie et rotation
Définition
Translation de vecteur w d'affixe b : z′=z+b.
Homothétie de centre Ω(ω), de rapport k∈R∗ : z′−ω=k(z−ω).
Rotation de centre Ω(ω), d'angle θ : z′−ω=eiθ(z−ω).
Démonstration — la rotation conserve les distances et tourne d'un angle θ
Soit M(z), M′(z′) avec z′−ω=eiθ(z−ω), et M=Ω.
∣z′−ω∣=eiθ×∣z−ω∣=∣z−ω∣eiθ=1
⇒ΩM′=ΩM
arg(z′−ω)≡arg(z−ω)+θ[2π]argument d'un produit
⇒(ΩM;ΩM′)≡θ[2π]
M′ est donc bien l'image de M par la rotation de centre Ω et d'angle θ. C.Q.F.D.
Figure 6 — Image A′ de A par la rotation de centre Ω et d'angle θ : ΩA′=ΩA (marques) et (ΩA;ΩA′)=θ.
6.2 Similitudes directes
Définition
Une similitude directe du plan complexe est une transformation d'écriture z′=az+b, avec a∈C∗ et b∈C.
Propriété — éléments caractéristiques (cas a=1)
Si a=1, la similitude z′=az+b admet un unique point fixeΩ(ω), avec ω=1−ab, et s'écrit alors z′−ω=a(z−ω) : c'est la composée, de centre Ω, d'une rotation d'angle arg(a) et d'une homothétie de rapport ∣a∣. On dit que Ω est le centre, ∣a∣ le rapport et arg(a) l'angle de la similitude. Si a=1, c'est la translation de vecteur d'affixe b (pas de point fixe si b=0).
Méthode — déterminer les éléments d'une similitude z′=az+b
Le rapport est ∣a∣, l'angle est arg(a) (à calculer comme en section 1). Le centreΩ est le point fixe : on résout ω=aω+b, soit ω=1−ab.
Exemple — nature et éléments de z′=(1+i3)z−2
a=1+i3, donc ∣a∣=1+3=2
cosθ=21 et sinθ=23
⇒arg(a)=3π
ω=1−(1+i3)−2=−i3−2=i32
=i32×−i−i=3−2i=−323i
z′=(1+i3)z−2 est la similitude directe de centre Ω(−323i), de rapport 2 et d'angle 3π.
Propriété — composées
La composée de deux rotations de même centreΩ, d'angles θ1 et θ2, est la rotation de centre Ω et d'angle θ1+θ2 (les écritures z′−ω=eiθ1(z−ω) puis z′′−ω=eiθ2(z′−ω) se composent en z′′−ω=ei(θ1+θ2)(z−ω)). Plus généralement, la composée de deux similitudes directes de rapports k1,k2 et d'angles θ1,θ2 est une similitude directe de rapport k1k2 et d'angle θ1+θ2.
6.3 Lieux géométriques
Module et argument permettent aussi de décrire des ensembles de points, définis par une condition sur leur affixe z, en fixant un point A(a) :
Exemple — deux lieux classiques
a) L'ensemble des points M(z) tels que ∣z−3−2i∣=4 est le cercle de centre A(3+2i) et de rayon 4, car ∣z−zA∣=AM.
b) L'ensemble des points M(z), M=A, tels que arg(z−1)≡4π[2π] est la demi-droite d'origine A(1) (exclue), dirigée par l'angle 4π avec l'axe des réels.
Attention
Ne confonds pas le rapportk d'une homothétie, toujours réel, avec le module∣a∣ d'une similitude, qui ne fixe que la dilatation, indépendamment de la rotation associée. Une similitude de rapport 2 et d'angle non nul n'est pas une homothétie.
Math & Co — Le théorème de Napoléon
Une légende, invérifiable mais tenace, prête à Napoléon Bonaparte — passionné de géométrie et proche du mathématicien Gaspard Monge — la découverte suivante, attestée dans la littérature mathématique dès le début du XIXe siècle : si l'on construit un triangle équilatéral extérieur sur chacun des trois côtés d'un triangle quelconque ABC, alors les centres de ces trois triangles équilatéraux forment eux-mêmes un triangle équilatéral.
La démonstration la plus rapide de ce résultat utilise précisément les rotations complexes d'angle 3π que tu viens d'étudier : chaque sommet équilatéral s'obtient comme image d'un sommet de ABC par une rotation bien choisie, et il suffit alors de calculer l'affixe de chaque centre pour vérifier la propriété du quotient égal à eiπ/3.
Fiche mémo
z=a+ib=r(cosθ+isinθ)=reiθ, avec r=∣z∣=a2+b2>0 et θ=arg(z)[2π].
2. Notons P(n) : « (eiθ)n=einθ ». P(0) est vraie car les deux membres valent 1. Si P(n) est vraie pour un entier n⩾0, alors (eiθ)n+1=(eiθ)n×eiθ=einθ×eiθ, et d'après la question 1 (avec θ′=θ répété, ou directement nθ et θ), cela vaut ei(n+1)θ : P(n+1) est vraie. Par récurrence, P(n) est vraie pour tout n∈N. C.Q.F.D.
12
Soit f la transformation du plan complexe qui, à tout point M(z), associe le point M′(z′) tel que z′=iz+2.
Détermine la nature précise de f et ses éléments caractéristiques.
Soit A(3). Calcule l'affixe de A′=f(A).
Soit C le cercle de centre A et de rayon 3. Détermine, sans nouveau calcul de longueur, l'image de C par f.
Voir le corrigé détaillé
1. Ici a=i, donc ∣a∣=1 et arg(a)=2π : f est une rotation (rapport 1). Son centre Ω(ω) vérifie ω=iω+2.
ω(1−i)=2
⇒ω=1−i2=(1−i)(1+i)2(1+i)
=22(1+i)=1+i
f est donc la rotation de centre Ω(1+i) et d'angle 2π.
2.zA′=i×3+2=2+3i.
3. Une rotation conserve les distances : l'image d'un cercle de centre A et de rayon 3 est le cercle de centre A′(2+3i) et de même rayon 3.
13
Soit Ω(ω) un point fixé du plan et M(z) un point quelconque, distinct de Ω. On note M′ le point d'affixe z′=i(z−ω)+ω.
Montre que ΩM′=ΩM.
Montre que (ΩM;ΩM′)≡2π[2π].
En déduire la nature du triangle ΩMM′. Applique ceci à ω=1+2i et z=4+3i : calcule z′ et vérifie numériquement ΩM=ΩM′.
Voir le corrigé détaillé
1.z′−ω=i(z−ω), donc ∣z′−ω∣=∣i∣×∣z−ω∣=∣z−ω∣ car ∣i∣=1 : ainsi ΩM′=ΩM.
2.arg(z′−ω)≡arg(z−ω)+arg(i)[2π], et arg(i)=2π, donc (ΩM;ΩM′)≡2π[2π].
3.M′ est l'image de M par la rotation de centre Ω et d'angle 2π : le triangle ΩMM′ est donc rectangle et isocèle en Ω (deux côtés égaux, angle droit entre eux).
z−ω=(4+3i)−(1+2i)=3+i
i(z−ω)=i(3+i)=3i+i2=−1+3i
⇒z′=ω+(−1+3i)=(1+2i)−1+3i=5i
ΩM=∣z−ω∣=∣3+i∣=10
ΩM′=∣z′−ω∣=∣−1+3i∣=10
On retrouve bien ΩM=ΩM′=10.
Figure 7 — M′, image de M par la rotation de centre Ω et d'angle 2π : ΩM=ΩM′ et l'angle en Ω est droit.
Niveau 4 — Problèmes de vie courante
14
Un circuit électrique à Ndjamena. Un technicien teste une installation en régime sinusoïdal. La tension complexe aux bornes du circuit est U=220eiπ/6 (en volts) et l'impédance complexe mesurée est Z=443+44i (en ohms).
Écris Z sous forme exponentielle.
Calcule le courant complexe I=ZU sous forme exponentielle.
Donne l'intensité efficace du courant et le déphasage de la tension par rapport au courant.
Voir le corrigé détaillé
∣Z∣=(443)2+442=443+1=88
cosφZ=88443=23, sinφZ=8844=21
⇒Z=88eiπ/6
I=ZU=88220ei(π/6−π/6)
=2,5ei×0=2,5
L'intensité efficace vaut 2,5A. Le déphasage tension/courant est φU−φI=6π−0=6πrad (soit 30°) : la tension est en avance sur le courant, signature d'un circuit à caractère inductif.
15
Un rond-point à Yaoundé. La mairie installe 6 lampadaires régulièrement espacés sur la bordure circulaire d'un rond-point de rayon 30m. On repère le plan par un axe complexe d'origine le centre du rond-point, le premier lampadaire étant placé à l'affixe 30 (plein est).
Donne, sous forme exponentielle, les affixes exactes des 6 lampadaires.
Calcule les coordonnées du 3e lampadaire, arrondies au décimètre.
Voir le corrigé détaillé
les 6 affixes sont zk=30ei2kπ/6=30eikπ/3, k=0,…,5sommets d'un hexagone régulier
3e lampadaire : k=2, z2=30ei2π/3
x=30cos32π=30×(−21)=−15
y=30sin32π=30×23=153≈25,98
Le 3e lampadaire se trouve environ au point de coordonnées (−15,0m;26,0m).
16
Une rosace à Bamako. Une artisane dessine une rosace à 5 pétales en répétant un motif de base par rotations successives de centre O et d'angle 52π. La pointe du premier pétale est à l'affixe z0=3+4i (en centimètres). Calcule, sous forme algébrique et arrondie à 0,1cm près, l'affixe z1 de la pointe du pétale suivant.
Voir le corrigé détaillé
z1=ei2π/5×z0rotation de centre O, angle 52π=72°
cos72°≈0,309, sin72°≈0,951
ei2π/5≈0,309+0,951i
z1≈(0,309+0,951i)(3+4i)
=(0,309×3−0,951×4)+i(0,309×4+0,951×3)
≈−2,9+4,1i
Vérification : ∣z1∣≈(−2,9)2+4,12≈8,41+16,81≈5,0, identique à ∣z0∣=9+16=5 — la rotation conserve bien la distance au centre.
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Le module ∣z∣ d'un nombre complexe non nul est :
Explication : Le module est une distance (OM) : c'est toujours un réel positif unique, contrairement à l'argument qui n'est défini qu'à 2π près.
Un argument de z est défini à :
Explication : Si θ est un argument de z, alors θ+2kπ (pour tout entier k) en est aussi un : on écrit arg(z)≡θ[2π], jamais arg(z)=θ.
Le nombre complexe 0 a-t-il un argument ?
Explication : Quand M=O, aucun angle n'est défini : 0 est le seul nombre complexe sans argument.
Module et argument de z=1+i sont :
Explication :∣z∣=12+12=2. Puis cosθ=sinθ=22, donc θ=4π.
La notation d'Euler eiθ est définie, par convention, comme :
Explication : C'est la définition de la notation exponentielle : eiθ=cosθ+isinθ.
Soit z=3eiπ/6 et z′=2eiπ/3. Le produit zz′ s'écrit sous forme exponentielle :
Explication : On multiplie les modules (3×2=6) et on additionne les arguments (6π+3π=6π+62π=63π=2π) : zz′=6eiπ/2.
Pour tous complexes non nuls z et z′, l'argument du quotient z′z est :
Explication : L'argument d'un quotient est la différence des arguments (numérateur moins dénominateur), tout comme l'argument d'un produit est la somme des arguments.
Quelle affirmation sur le module d'une somme est correcte ?
Explication : Contrairement au produit, au quotient et à la puissance, le module d'une somme ne se calcule pas simplement à partir de ∣z∣ et ∣z′∣ : c'est un piège classique à éviter.
D'après la formule de Moivre, (cosθ+isinθ)n est égal à :
Explication : C'est exactement l'énoncé de la formule de Moivre : élever cosθ+isinθ à la puissance n revient à multiplier l'angle par n, pas à élever chaque terme séparément.
La formule d'Euler pour le sinus s'écrit :
Explication : Attention au piège classique : le dénominateur est 2i, pas 2 (qui est réservé à la formule du cosinus). Le facteur i garantit que la formule est bien impaire, comme sinθ.
L'équation z4=1 admet dans C :
Explication : L'équation zn=1 admet toujours exactement n solutions distinctes dans C, les racines n-ièmes de l'unité ei2kπ/n pour k=0,…,n−1. Ici n=4 : quatre solutions.
Les images des racines n-ièmes de l'unité, dans le plan complexe, forment :
Explication : Toutes ces racines ont pour module 1 (elles sont sur le cercle trigonométrique) et sont séparées par un angle constant n2π : ce sont les sommets d'un polygone régulier à n côtés.
L'équation z3=Z, avec Z complexe non nul donné, admet dans C :
Explication : Comme pour les racines de l'unité, l'équation zn=Z (Z=0) possède toujours exactement n solutions distinctes dans C — ici n=3.
Pour trois points A, B, C d'affixes deux à deux distinctes, A,B,C sont alignés si et seulement si :
Explication : Un quotient réel a un argument égal à 0 ou π, c'est-à-dire que AB et AC sont colinéaires : c'est exactement la caractérisation de l'alignement de A,B,C.
Pour trois points A, B, C, si zB−zAzC−zA est un imaginaire pur non nul, alors le triangle ABC est :
Explication : Un quotient imaginaire pur a pour argument ±2π, donc (AB)⊥(AC) : le triangle est rectangle en A, le sommet qui figure seul dans le numérateur et le dénominateur.
Dans le quotient zB−zAzC−zA utilisé pour étudier une configuration géométrique, le point qui joue le rôle du sommet de l'angle étudié est :
Explication : Le point qui apparaît seul au numérateur (avec C) et seul au dénominateur (avec B) est toujours A, sommet de l'angle (AB;AC) étudié. Inverser l'ordre change le résultat.
La transformation d'écriture complexe z′−ω=eiθ(z−ω) est :
Explication : C'est la définition de la rotation de centre Ω(ω) et d'angle θ : elle conserve les distances à Ω (car ∣eiθ∣=1) et fait tourner d'un angle θ.
Pour une similitude directe z′=az+b avec a=1, le rapport et l'angle de la similitude sont respectivement :
Explication : Dans l'écriture z′=az+b, le module ∣a∣ donne le rapport (dilatation) et l'argument arg(a) donne l'angle (rotation) de la similitude, quel que soit b.
Un architecte de Lomé conçoit un pavage utilisant une similitude directe de rapport 2 et d'angle 4π, pour transformer un motif de départ. Quel nombre complexe a correspond à cette similitude z′=az+b ?
Explication : Le coefficient a d'une similitude z′=az+b a pour module le rapport et pour argument l'angle : ici rapport 2 et angle 4π, donc a=2eiπ/4.
L'ensemble des points M(z) tels que arg(z−2)≡3π[2π] (avec M=A, A(2)) est :
Explication : Une condition sur l'argument de z−a fixe la direction du vecteur AM, donc décrit une demi-droite d'origine A (exclue, car l'argument de 0 n'est pas défini), et non un cercle (qui correspondrait à une condition sur le module).