Une centrale nucléaire produit de l'électricité pour des millions de foyers avec quelques dizaines de kilogrammes d'uranium par jour ; une centrale thermique au charbon, pour la même puissance, doit brûler des milliers de tonnes de combustible chaque jour. Le Soleil, lui, rayonne depuis milliards d'années sans se vider de sa matière de façon perceptible. Comment un si petit nombre de noyaux peut-il libérer une énergie aussi considérable ? Ce chapitre répond à cette question, et la réponse tient dans une seule idée, la plus célèbre de toute la physique : la masse et l'énergie sont deux formes d'une même grandeur.
Tu as déjà rencontré le noyau atomique et la radioactivité , , : tu sais qu'un noyau instable se transforme spontanément en libérant une particule et de l'énergie. Ce chapitre te donne enfin les moyens de calculer cette énergie, noyau par noyau, réaction par réaction, grâce à la relation d'Einstein . Tu découvriras aussi les deux grandes familles de réactions provoquées par l'homme : la fission, qui casse les noyaux lourds comme l'uranium, et la fusion, qui assemble les noyaux légers de l'hydrogène — celle-là même qui fait briller les étoiles.
C'est un chapitre profondément quantitatif : chaque paragraphe débouche sur un nombre, en mégaélectronvolts (MeV) ou en joules, et le bac t'y attend avec des exercices de calcul rigoureux. C'est aussi un chapitre citoyen : la centrale la plus proche, les mines d'uranium d'Arlit au Niger, les débats sur les déchets radioactifs et sur le projet ITER font désormais partie de ta culture scientifique de futur bachelier. Prends ta calculatrice, une feuille pour poser les bilans, et allons-y.
1Défaut de masse
Un noyau atomique de symbole est un assemblage de protons et de neutrons, appelés collectivement les nucléons ( nucléons au total). La question posée dans ce chapitre est simple à énoncer : quelle masse pèse ce noyau, comparée à la masse des mêmes nucléons pris séparément ? L'intuition suggère une simple addition. L'expérience — la spectrométrie de masse, extrêmement précise — dit tout autre chose.
Le défaut de masse d'un noyau est la différence entre la masse des nucléons pris séparément, immobiles, et la masse du noyau qu'ils forment une fois assemblés :
où est la masse du proton, celle du neutron et la masse du noyau assemblé, toutes exprimées dans la même unité — le plus souvent l'unité de masse atomique (section 2).
Par la suite, on allégera l'écriture en lorsque la valeur de ne prête pas à confusion, et on rétablira l'écriture complète pour vérifier les bilans de charge et de nucléons dans les équations de réaction (sections 5 et 6).
Le résultat expérimental, valable pour tous les noyaux connus, stables ou radioactifs, est que est toujours strictement positif : le noyau assemblé pèse moins que la somme de ses nucléons séparés. Ce déficit de masse n'est pas une erreur de mesure ; c'est la signature directe de l'énergie qu'il a fallu libérer pour souder les nucléons entre eux — nous le formaliserons dès la section 3, une fois établie la relation d'Einstein.
Ne te trompe jamais dans le sens de la soustraction : c'est toujours « avant (nucléons séparés) moins après (noyau assemblé) », jamais l'inverse. Avec cette convention, systématiquement. Si ton calcul donne , tu as interverti les deux termes — reprends le calcul.
Second piège classique : certaines tables de données donnent la masse de l'atome (noyau + électrons), pas celle du noyau seul. Sauf mention contraire, ce chapitre utilise systématiquement des masses de noyaux, électrons déjà retirés : c'est la convention du tableau ci-dessous.
Voici les masses de noyaux — et des nucléons libres — que nous utiliserons dans tout le chapitre ; elles figurent en général sur un formulaire de bac, mais gagnent à être mémorisées pour les ordres de grandeur :
| Noyau | |||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| masse (u) |
1. Identifier , et à partir de l'écriture . 2. Relever , et la masse du noyau dans les données. 3. Calculer . 4. Soustraire la masse du noyau. Le résultat doit être positif, et petit devant les masses en jeu : quelques millièmes d'u pour un noyau léger, quelques dixièmes pour un noyau lourd.
Le noyau de deutérium, ou « hydrogène lourd », est le plus simple après le proton isolé : proton et neutron.
- valeur positive, comme attendu
En kilogrammes, avec :
- un nombre peu maniable : voir section 2
Le noyau d'hélium 4, c'est-à-dire la particule , compte protons et neutrons.
Ce défaut de masse est douze fois plus grand que celui du deutérium pour seulement deux fois plus de nucléons : l'hélium 4 est un noyau exceptionnellement bien lié, comme tu le retrouveras dès la section 4.
Le défaut de masse se mesure donc naturellement en kilogrammes, l'unité SI de masse — mais nous venons de voir que cela produit des nombres d'une petitesse peu parlante. La section suivante introduit la relation qui va transformer ce simple déficit de masse en une énergie, avec des unités bien mieux adaptées à l'échelle du noyau.
2Relation d'Einstein
En 1905, dans l'un des quatre articles de son annus mirabilis, Albert Einstein tire de sa théorie de la relativité restreinte une conséquence que rien, avant lui, ne laissait deviner : la masse d'un système et l'énergie qu'il contient ne sont pas deux grandeurs indépendantes, mais deux aspects d'une seule et même réalité physique. Perdre de la masse, c'est libérer de l'énergie ; gagner de l'énergie, c'est gagner de la masse. L'idée resta longtemps une curiosité théorique : c'est la physique nucléaire, trente ans plus tard, qui allait la rendre spectaculairement concrète.
Tout système au repos, de masse , possède une énergie de masse :
où est la célérité de la lumière dans le vide (on retiendra l'approximation pour les applications numériques). Réciproquement, toute variation de la masse d'un système s'accompagne d'une variation d'énergie : c'est cette forme, appliquée au défaut de masse, qui sera utilisée dans tout ce chapitre.
À l'échelle du noyau, le kilogramme et le joule donnent des nombres illisibles. On utilise donc :
- l'unité de masse atomique , définie comme de la masse d'un atome de carbone 12 : ;
- l'électronvolt , énergie cinétique gagnée par un électron accéléré sous une tension de : , et son multiple le mégaélectronvolt, .
En combinant et ces deux définitions, on obtient l'équivalence la plus utile du chapitre, à connaître par cœur :
c'est-à-dire qu'une masse de , intégralement convertie, libérerait une énergie de .
Deux chemins équivalents mènent de la masse à l'énergie. Le chemin direct : . Le chemin SI complet, utile pour retrouver des joules : , puis . Pour passer d'une énergie en MeV à une énergie en joules, il suffit ensuite de multiplier par .
, pas : c'est l'erreur la plus fréquente. Avec , on a — un facteur énorme, qui explique à lui seul pourquoi une masse même infime libère une énergie considérable. Vérifie aussi l'homogénéité : un en kilogrammes avec un en m·s⁻¹ donne une énergie en joules, jamais directement en MeV.
Reprenons , trouvé à la section précédente.
- arrondi à deux décimales
En joules : . C'est l'énergie qu'il faudrait fournir pour casser un noyau de deutérium en un proton et un neutron séparés : nous verrons dès la section 3 que ce nombre porte un nom, l'énergie de liaison.
Imaginons, ce qui n'est pas réalisable en pratique, que toute la masse d'un objet soit intégralement convertie en énergie.
- soit environ 21 000 tonnes de TNT, l'ordre de grandeur d'une bombe atomique
Aucune réaction, chimique ou nucléaire, ne convertit toute la masse en énergie — la fission n'en libère qu'environ 0,09 % — mais ce calcul montre l'immense réservoir que représente la masse, et pourquoi même une conversion partielle change complètement l'échelle des énergies disponibles : c'est tout l'enjeu des sections 5 à 7.
Nous disposons maintenant de tous les outils — le défaut de masse et la relation — pour définir la grandeur centrale de ce chapitre : l'énergie de liaison du noyau, puis sa version « par nucléon », qui mesure directement sa stabilité.
3Énergie de liaison par nucléon
Le défaut de masse (section 1) et la relation d'Einstein (section 2) se combinent immédiatement pour donner la grandeur la plus importante de ce chapitre.
L'énergie de liaison d'un noyau (le , à ne pas confondre avec le chiffre ) est l'énergie qu'il faudrait fournir pour séparer complètement ses nucléons, immobiles et infiniment éloignés les uns des autres :
Pour comparer la stabilité de noyaux de tailles différentes, on rapporte cette énergie au nombre de nucléons : l'énergie de liaison par nucléon , en MeV/nucléon, mesure la solidité moyenne de chaque « brique » du noyau.
Plus est grand, plus le noyau est stable. seule ne suffit pas à comparer deux noyaux : elle croît presque mécaniquement avec , puisqu'il y a simplement plus de nucléons à lier. C'est , et elle seule, qui indique lequel de deux noyaux est le mieux lié.
Ne confonds jamais (en MeV, pour tout le noyau) et (en MeV/nucléon, une moyenne par nucléon). Un noyau d'uranium a une énergie de liaison totale bien supérieure à celle d'un noyau de fer — il contient beaucoup plus de nucléons — et pourtant, nucléon pour nucléon, il est moins stable : c'est tout le sujet de la section 4.
Le noyau compte et .
Le noyau compte et .
Malgré une énergie de liaison totale presque quatre fois supérieure à celle du fer, l'uranium 235 est, nucléon pour nucléon, moins bien lié que le fer () : exactement l'illustration annoncée ci-dessus.
En procédant de même pour les autres noyaux du tableau de la section 1, on obtient le tableau suivant, qui va nous servir à construire la courbe centrale de ce chapitre :
| Noyau | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| (MeV) | |||||||
| (MeV/nucléon) |
Remarque déjà l'essentiel : grimpe vite entre le deutérium et l'hélium, redescend un peu pour le lithium, puis remonte progressivement jusqu'au fer avant de redescendre doucement jusqu'à l'uranium. Portons ces valeurs sur un graphique : c'est la courbe d'Aston.
4Courbe d'Aston
En reportant, pour un grand nombre de noyaux, l'énergie de liaison par nucléon en fonction du nombre de masse , on obtient un graphique appelé courbe d'Aston. Sa forme, remarquablement régulière, résume à elle seule toute l'énergétique nucléaire.
Le physicien britannique Francis William Aston (1877-1945) met au point en 1919, au laboratoire de J.J. Thomson à Cambridge, le spectrographe de masse : un appareil qui dévie les noyaux ionisés par des champs électrique et magnétique combinés, et permet de les peser avec une précision inédite, jusqu'au cinq-millième d'unité de masse atomique. Aston identifie ainsi 212 isotopes naturels et mesure systématiquement leur masse. En reportant l'énergie de liaison par nucléon en fonction de , il obtient la courbe qui porte aujourd'hui son nom, et remarque que le maximum se situe près du fer. Il reçoit le prix Nobel de chimie 1922 pour cette découverte.
La courbe d'Aston présente trois traits caractéristiques : elle monte très vite pour les noyaux légers (), avec une exception marquée, l'hélium 4, exceptionnellement stable pour sa taille ; elle passe par un maximum large et plat entre et (fer, nickel), autour de : ce sont les noyaux les plus stables qui existent ; elle redescend lentement au-delà, jusqu'à environ pour l'uranium.
Cette forme a une conséquence capitale, la clé de toute la suite du chapitre : un noyau qui se rapproche du sommet de la courbe, par n'importe quel chemin, libère de l'énergie. Un noyau léger ne peut s'en rapprocher qu'en grossissant, en s'assemblant avec un autre noyau léger : c'est la fusion. Un noyau lourd ne peut s'en rapprocher qu'en rapetissant, en se cassant en deux noyaux plus légers : c'est la fission.
Le piège classique consiste à croire qu'un noyau plus lourd (plus grand ) est toujours plus stable. La courbe dit le contraire au-delà du fer : y diminue. Retiens plutôt : le fer est le sommet, et la distance horizontale à ce sommet — pas la valeur de elle-même — indique l'énergie mobilisable.
Le carbone 12 () est-il plus ou moins stable que l'oxygène 16 () ? Comme , l'oxygène 16 est le noyau le mieux lié des deux — cohérent avec sa position légèrement plus proche du sommet de la courbe (figure 2).
Un noyau d'uranium 235 () se scinde en deux fragments dont l'énergie de liaison vaut environ (valeur lue pour -). Le gain par nucléon est d'environ , soit pour les nucléons :
- du bon ordre de grandeur : la valeur mesurée est voisine de 200 MeV (section 5)
Il est temps de rendre ce mécanisme concret : comment provoque-t-on, en pratique, la fission d'un noyau lourd ou la fusion de deux noyaux légers ?
5Fission et fusion
5.1 La fission nucléaire
La fission est la scission d'un noyau lourd en deux noyaux plus légers, les fragments de fission, accompagnée en général de l'émission de plusieurs neutrons. Dans les réacteurs et les armes actuels, elle est le plus souvent induite : un neutron lent (dit thermique) est capturé par un noyau fissile, qui devient instable et se casse presque aussitôt.
Le combustible le plus utilisé est l'uranium 235 (isotope naturel rare, de l'uranium naturel, mais seul isotope naturel fissile par neutron lent). Une réaction de fission typique s'écrit :
Vérifions les deux bilans de conservation : nucléons, ; charge, . Chaque fission libère environ — l'ordre de grandeur confirmé à la section 4 — partagés entre l'énergie cinétique des fragments, celle des neutrons, et un rayonnement .
1. Convertir la masse en nombre de noyaux, avec et la masse molaire : . 2. Multiplier par l'énergie libérée par fission (). 3. Convertir en joules.
Masse molaire .
- soit 82 GJ
La combustion complète d'une tonne de pétrole libère environ : 1 gramme d'uranium 235 fissionné libère donc presque autant d'énergie que 2 tonnes de pétrole brûlées, soit un facteur d'environ deux millions par kilogramme. C'est ce rapport, et lui seul, qui justifie l'existence de l'industrie nucléaire.
Chaque fission libère à neutrons alors qu'un seul en a été absorbé : si au moins l'un d'eux provoque à son tour une nouvelle fission, la réaction s'auto-entretient, voire s'emballe (figure 3, partie basse). On définit le facteur de multiplication , nombre moyen de neutrons d'une génération qui provoquent effectivement une fission dans la génération suivante :
- : la réaction s'éteint (sous-critique) ;
- : la réaction est stable, entretenue à puissance constante (critique) — le régime visé dans un réacteur ;
- : la population de neutrons croît exponentiellement (supercritique) — le régime d'une explosion.
Pour qu'une chaîne s'entretienne, la masse de matière fissile doit dépasser un seuil, la masse critique : en dessous, trop de neutrons s'échappent du bloc sans provoquer de fission, et . Une bombe A réunit brutalement, par explosif classique, deux masses sous-critiques en une seule masse supercritique : la réaction diverge en une fraction de microseconde. Le réacteur d'une centrale, à l'inverse, est conçu pour rester en permanence au voisinage de — nous y reviendrons en détail à la section 7.
Le 2 décembre 1942, sous les gradins du stade de football de l'université de Chicago, une équipe dirigée par le physicien italien Enrico Fermi retire progressivement les barres de contrôle en cadmium d'un empilement de blocs de graphite et d'uranium — la « pile de Chicago 1 ». À 15h25, les instruments indiquent une réaction en chaîne auto-entretenue () : c'est le premier réacteur nucléaire de l'histoire, obtenu près de trois ans avant la première bombe atomique. L'expérience, tenue secrète pendant des décennies, ouvre la voie aussi bien à l'arme nucléaire qu'à la production civile d'électricité.
5.2 La fusion nucléaire
La fusion est l'union de deux noyaux légers en un noyau plus lourd. La réaction la plus accessible associe le deutérium et le tritium (radioactif, produit artificiellement) :
Vérifie les bilans : nucléons ; charges. Cette réaction libère , que nous retrouverons par le calcul à la section 6.
La difficulté de la fusion n'est pas énergétique — la réaction D-T libère, par nucléon, presque trois fois plus d'énergie qu'une fission d'uranium — elle est électrique : deux noyaux chargés positivement se repoussent. Pour les rapprocher assez pour que l'interaction nucléaire forte, à très courte portée, prenne le relais, il faut leur communiquer une énergie cinétique considérable, ce qui impose des températures extrêmes, de l'ordre de à . À de telles températures, la matière est entièrement ionisée : c'est un plasma, qu'il faut de surcroît confiner sans qu'il touche la moindre paroi solide, qui fondrait instantanément.
Deux voies de confinement sont explorées : le confinement magnétique (des champs magnétiques intenses emprisonnent le plasma dans un anneau : c'est le principe du tokamak), et le confinement inertiel (de puissants lasers compriment et chauffent une bille de combustible assez vite pour que l'inertie de la matière suffise à la maintenir groupée). Le projet international ITER, en construction à Cadarache (France) avec trente-cinq pays participants, est un tokamak visant à démontrer qu'un plasma D-T peut produire plus d'énergie qu'il n'en consomme.
La fusion est aussi la source d'énergie des étoiles. Au cœur du Soleil, à millions de kelvins, le cycle proton-proton transforme, en résumé, quatre noyaux d'hydrogène en un noyau d'hélium 4 :
où est un positon et un neutrino. Le bilan de masse de cette réaction convertit ainsi environ millions de tonnes d'hydrogène en hélium chaque seconde au cœur du Soleil, entretenant depuis milliards d'années le rayonnement solaire dont dépend toute vie sur Terre. Une bombe H (thermonucléaire) utilise l'énergie d'une première explosion de fission pour porter un mélange D-T aux conditions nécessaires à sa fusion quasi instantanée : sa puissance, non limitée par une masse critique, peut dépasser de plusieurs centaines de fois celle d'une bombe A.
On dispose de gramme de deutérium, en présence d'assez de tritium pour qu'il réagisse en totalité. .
- environ dix fois plus que 1 g d'uranium 235 fissionné
Fission et fusion libèrent toutes deux de l'énergie parce que la masse totale diminue au cours de la réaction. La section suivante généralise le calcul de cette énergie à n'importe quelle réaction nucléaire, spontanée ou provoquée.
6Bilan énergétique d'une réaction
Le défaut de masse de la section 1 n'est qu'un cas particulier d'une idée plus générale : dans toute réaction nucléaire — assemblage, désintégration spontanée, fission, fusion — la masse totale peut changer, et ce changement se traduit par une énergie échangée.
Soit une réaction nucléaire transformant des réactifs de masse totale en produits de masse totale . L'énergie libérée par la réaction vaut :
- si () : réaction exoénergétique, l'énergie est libérée sous forme d'énergie cinétique des produits et de rayonnement ;
- si : réaction endoénergétique, un apport d'énergie extérieur est nécessaire.
Toute réaction nucléaire spontanée — en particulier la radioactivité — est exoénergétique : une réaction endoénergétique ne peut être que provoquée (accélérateur de particules, par exemple).
Plaçons-nous dans le référentiel où les réactifs sont globalement au repos avant la réaction : leur énergie totale se réduit à leur énergie de masse, . Après la réaction, les produits possèdent une énergie de masse, une énergie cinétique (ils sont éjectés) et, le cas échéant, un rayonnement : . La conservation de l'énergie totale impose :
Le membre de droite est exactement : la masse « manquante » du bilan reparaît intégralement en énergie cinétique et rayonnement. C.Q.F.D.
1. Écrire l'équation et vérifier les bilans de nucléons et de charge. 2. Relever les masses de tous les réactifs et de tous les produits, dans la même unité. 3. Calculer . 4. Multiplier par pour en MeV (ou par pour des joules). 5. Conclure sur le signe.
N'oublie aucun produit dans : un neutron ou un noyau de recul « oublié » fausse tout le calcul. est l'énergie totale libérée, partagée entre tous les produits — pour une particule , elle n'emporte pas la totalité de , car le noyau fils recule aussi (conservation de la quantité de mouvement) : voir l'exemple ci-dessous.
Masses : , , , .
- on retrouve bien les 17,6 MeV annoncés à la section 5
. Masses : , , .
Le radium étant initialement au repos, la quantité de mouvement totale reste nulle : le radon et la particule reculent en sens opposés avec des quantités de mouvement égales. Comme , l'énergie cinétique se partage à l'inverse des masses ; la légère particule emporte l'essentiel de :
- environ 98 % de Q : le recul du noyau fils, bien réel, reste modeste
Nous savons maintenant calculer précisément l'énergie de n'importe quelle réaction nucléaire. Reste à voir comment cette énergie, libérée dans le cœur d'un réacteur, se transforme en électricité — et à quel prix, en termes de sûreté et de déchets.
7Centrales et sécurité
7.1 Fonctionnement d'une centrale nucléaire
Une centrale nucléaire n'est, du point de vue de l'ingénieur, qu'une centrale thermique un peu particulière : on fait bouillir de l'eau pour produire de la vapeur, qui entraîne une turbine couplée à un alternateur. Ce qui change, c'est la source de chaleur : au lieu de brûler du charbon, du gaz ou du pétrole, on exploite la fission contrôlée de l'uranium.
Le modérateur (l'eau, dans la filière la plus répandue) ralentit les neutrons rapides issus de la fission jusqu'à des vitesses « thermiques », seules efficaces pour provoquer une nouvelle fission de l'uranium 235. Les barres de contrôle, en matériau très absorbant de neutrons (bore, cadmium), se déplacent dans le cœur pour ajuster en permanence le facteur multiplicatif au voisinage de : les enfoncer freine la réaction, les retirer l'accélère.
Le réacteur fonctionne avec trois circuits d'eau indépendants, qui ne se mélangent jamais : le circuit primaire, en boucle fermée à l'intérieur de l'enceinte de confinement, traverse le cœur et devient radioactif, puis cède sa chaleur, dans le générateur de vapeur (l'échangeur), au circuit secondaire — non radioactif, il se change en vapeur, actionne la turbine, puis se recondense dans le condenseur. Un circuit tertiaire de refroidissement évacue enfin la chaleur résiduelle du condenseur vers l'environnement.
Une centrale de électriques fonctionnant en continu pendant un an consomme, selon la filière, environ tonnes de combustible nucléaire enrichi, contre environ millions de tonnes de charbon pour produire la même énergie électrique. Ce facteur d'environ en masse de combustible explique à la fois la faible fréquence des convois de combustible nucléaire et le volume, en apparence modeste, des déchets produits.
7.2 Sûreté, déchets et enjeux
Le panache blanc qui s'échappe d'une tour de refroidissement n'est pas de la fumée radioactive : c'est de la simple vapeur d'eau condensée dans l'air frais, chimiquement et radiologiquement identique à celle d'une bouilloire — elle provient du circuit tertiaire, qui n'a jamais été en contact avec le cœur (figure 6). Ne confonds pas ce panache, bien visible, avec un rejet radioactif, qui lui est invisible et rigoureusement contrôlé.
La sûreté d'un réacteur repose sur la défense en profondeur : plusieurs barrières indépendantes s'opposent à la dispersion de la radioactivité — la gaine métallique du combustible, l'épaisse cuve en acier, puis l'enceinte de confinement en béton armé — de sorte que la défaillance d'une seule barrière ne suffise jamais à un rejet massif. En cas d'anomalie, les barres de contrôle peuvent être totalement insérées en quelques secondes, interrompant presque instantanément la réaction en chaîne — même si le cœur continue, un temps, à dégager de la chaleur résiduelle issue de la radioactivité des produits de fission, qu'il faut continuer à refroidir activement.
La fission produit inévitablement des déchets radioactifs : les produits de fission eux-mêmes (souvent très radioactifs, mais à vie courte) et des noyaux lourds formés par capture de neutrons sans fission, comme le plutonium (peu radioactifs par désintégration, mais actifs sur des dizaines de milliers d'années). On les classe selon leur activité et leur durée de vie : les déchets de haute activité à vie longue, minoritaires en volume mais les plus dangereux, sont destinés à un stockage géologique profond, dans une couche choisie pour son imperméabilité sur des échelles de temps géologiques.
Découvert en 1957 dans la région d'Agadez, au nord du Niger, le gisement d'uranium d'Arlit est exploité industriellement à partir de 1971 par la société SOMAÏR, puis à partir de 1978 par la COMINAK, deux sociétés longtemps liées au groupe français Areva (devenu Orano). Pendant plusieurs décennies, le Niger a compté parmi les tout premiers producteurs mondiaux d'uranium, un minerai exporté presque intégralement, alors que l'électricité y reste, pour une large part de la population, difficilement accessible. La mine a fait naître la ville d'Arlit en plein désert du Ténéré, et soulève des questions durables de santé des mineurs, de gestion de l'eau en zone aride et de partage de la rente minière.
L'énergie nucléaire pose ainsi, à côté du calcul physique, des questions de société : sûreté des installations, devenir des déchets sur des durées qui dépassent l'échelle humaine, dépendance économique des pays producteurs de minerai. Ce sont des questions légitimes, sur lesquelles la physique donne des ordres de grandeur indispensables — mais pas, à elle seule, toutes les réponses.
Fiche mémo
- , toujours .
- ; .
- ; c'est (MeV/nucléon), pas , qui mesure la stabilité.
- Courbe d'Aston : maximum vers - (Fe, Ni), .
- Fusion : noyaux légers → noyau plus stable (ex. , ).
- Fission : noyau lourd → 2 fragments + neutrons (ex. , ).
- Réaction en chaîne : sous-critique, critique (réacteur), supercritique (bombe).
- Bilan général : ; exoénergétique (spontané), endoénergétique (provoqué).
- d' fissionné 2 tonnes de pétrole, soit un facteur par kg.
- Centrale REP : cœur échangeur (vapeur) turbine alternateur ; le circuit primaire ne quitte jamais l'enceinte.
- Modérateur : ralentit les neutrons. Barres de contrôle : absorbent les neutrons, règlent .
- Déchets classés par activité et durée de vie ; les HA-VL vont au stockage géologique profond.
- ITER : fusion par confinement magnétique (tokamak), plasma à -.
8Exercices corrigés
Calcule le défaut de masse puis l'énergie de liaison du noyau de lithium 7, , sachant que .
Voir le corrigé détaillé
, .
Convertis en joules les énergies suivantes () : a) (liaison du deutérium) ; b) (liaison du fer 56) ; c) (fusion D-T).
Voir le corrigé détaillé
- a)
- b)
- c)
Le carbone 12 a une énergie de liaison . Calcule et compare la stabilité du carbone 12 à celle du fer 56 ().
Voir le corrigé détaillé
Comme , le fer 56 est plus stable, nucléon pour nucléon, que le carbone 12.
Deux noyaux X, d'énergie de liaison chacun, se situent à gauche du maximum de la courbe d'Aston. En les combinant en un seul noyau plus proche du sommet, libère-t-on de l'énergie ? Justifie à l'aide de la courbe (figure 2).
Voir le corrigé détaillé
Les noyaux X sont à gauche du maximum de la courbe d'Aston (figure 2) : ce sont des noyaux légers. En les assemblant, le noyau formé se rapproche du sommet de la courbe, donc son énergie de liaison par nucléon augmente. D'après la section 4, tout rapprochement du sommet, par n'importe quel chemin, libère de l'énergie : cette fusion est donc exoénergétique, elle libère de l'énergie.
Complète l'équation de fission suivante, sachant qu'elle libère 2 neutrons : . Détermine .
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Conservation du nombre de nucléons :
Une réaction libère . Exprime en joules, puis en kWh (). Commente l'ordre de grandeur obtenu.
Voir le corrigé détaillé
- un nombre dérisoire : le kWh, échelle humaine, est inadapté à la physique d'un seul noyau
Calcule , et pour le néon 20, , sachant que . Ce noyau est-il plus ou moins stable que l'oxygène 16 () ?
Voir le corrigé détaillé
, .
Comme , le néon 20 est légèrement plus stable, nucléon pour nucléon, que l'oxygène 16 — cohérent avec sa position, un peu plus proche du sommet de la courbe d'Aston.
Une centrale de puissance électrique a un rendement de . Calcule la puissance thermique nécessaire, l'énergie thermique produite en 24 h, puis le nombre de fissions par seconde requises (on prend par fission).
Voir le corrigé détaillé
- un nombre astronomique, à l'échelle du cœur entier
Un noyau de polonium 210, , se désintègre en émettant une particule , avec . Sachant que et , calcule la masse du noyau fils puis identifie l'élément formé.
Voir le corrigé détaillé
, d'où :
Le noyau fils a pour numéro atomique (le plomb, Pb) et pour nombre de masse : il s'agit de .
Compare, à masse égale de , l'énergie libérée par la fission complète d'uranium 235 () et par la combustion du bois (pouvoir calorifique ). Exprime le rapport sous forme d'une puissance de 10.
Voir le corrigé détaillé
- rapport
- soit 5,5 millions de fois plus d'énergie, à masse égale
On étudie la fission .
- Détermine par conservation du nombre de nucléons.
- Sachant que , , et , calcule le défaut de masse de la réaction puis l'énergie libérée, en MeV.
- En déduire, en joules, l'énergie libérée par la fission complète de d'uranium 235 (, ).
- La consommation électrique annuelle d'une ville de habitants, à raison de par habitant, vaut environ . Ce kilogramme d'uranium pourrait-il, en théorie, y contribuer ? Exprime le résultat en jours d'autonomie.
Voir le corrigé détaillé
1. Conservation des nucléons :
2. Défaut de masse et énergie :
3. Énergie pour 1,0 kg :
4. Comparaison :
- fraction
- durée
Un seul kilogramme d'uranium 235 fissionné couvrirait donc, en théorie, environ 10 jours de la consommation électrique d'une ville de 500 000 habitants.
Le Soleil a une puissance rayonnée .
- Calcule la perte de masse du Soleil par seconde, cette puissance provenant intégralement de conversion de masse en énergie.
- Sachant que la masse du Soleil vaut , calcule (en années) la durée nécessaire, à ce rythme supposé constant, pour qu'il perde de sa masse.
- Cette perte de masse remet-elle en cause, à l'échelle humaine, l'idée d'une source d'énergie quasi inépuisable ? Justifie par un ordre de grandeur.
Voir le corrigé détaillé
1.
- soit environ 4 millions de tonnes par seconde
2.
- en divisant par 3,156×10⁷ s/an
3. Une durée de milliards d'années dépasse l'âge actuel de l'Univers lui-même ( milliards d'années) : à l'échelle d'une vie humaine, ou même de l'histoire de l'humanité, cette perte de masse est totalement négligeable. Le Soleil est bien, à notre échelle, une source d'énergie quasi inépuisable.
Dans un système légèrement supercritique, . On part d'un seul neutron efficace à la génération .
- Exprime le nombre de neutrons efficaces à la génération , en fonction de et .
- Calcule , et . Commente.
- Une génération de neutrons dure environ dans un réacteur. Calcule la durée nécessaire pour atteindre la génération 100. Cette durée est-elle compatible avec une intervention humaine ? Quel dispositif, en pratique, évite cet emballement (section 7) ?
Voir le corrigé détaillé
1. À chaque génération, la population est multipliée par : c'est une suite géométrique de raison et de premier terme , d'où .
2.
La population de neutrons, donc la puissance libérée, croît de façon exponentielle : elle est multipliée par plus de en seulement générations.
3.
- une microseconde : bien plus court que tout temps de réaction humain (- s)
Une intervention humaine est donc impossible à cette échelle de temps. C'est pourquoi les réacteurs sont équipés de barres de contrôle à chute automatique (section 7) : un dispositif purement mécanique ou électromécanique, sans intervention humaine, qui insère les barres absorbantes en quelques secondes dès qu'une anomalie est détectée.
La mine d'Arlit (Niger). Amadou travaille à la mine d'uranium d'Arlit. Un camion transporte tonnes de minerai, dont la teneur utile est de en masse d'uranium 235 exploitable (hypothèse simplificatrice de l'exercice).
- Calcule la masse d'uranium exploitable transportée.
- En utilisant l'énergie libérée par 1 g d'uranium 235 fissionné (, section 5), calcule l'énergie totale de ce chargement, en joules puis en kWh ().
- Sachant qu'une famille consomme en moyenne par an, à combien de foyers, pendant un an, cette cargaison pourrait-elle en théorie fournir de l'électricité ?
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- plus de 2 millions de foyers pendant un an, pour un seul camion
Ce résultat théorique surestime largement la réalité — il ignore l'enrichissement (l'uranium naturel ne contient que d') et le rendement d'une centrale () — mais il illustre, à lui seul, l'extraordinaire densité énergétique du combustible nucléaire.
Le TER de Dakar. Le Train Express Régional de Dakar consomme, sur une journée de service, une énergie électrique d'environ . Fatou se demande quelle masse d'uranium 235 fissionné (en négligeant tout rendement, pour simplifier) suffirait, en théorie, à produire cette énergie.
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- soit une masse comparable à une vingtaine de grains de riz
Irrigation près de Bamako. Une coopérative agricole utilise un groupe électrogène au gasoil pour irriguer ses champs, consommant de gasoil par semaine. de gasoil libère environ par combustion.
- Calcule l'énergie hebdomadaire consommée, en joules.
- Calcule la masse d'uranium 235 qui, fissionnée, libérerait la même énergie.
- Le Mali ne possède pas de centrale nucléaire : ce calcul a-t-il malgré tout un intérêt ? Discute brièvement.
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- moins d'un dixième de gramme
3. Oui : même sans centrale nucléaire, comparer les échelles d'énergie a un intérêt pédagogique et économique. Il illustre la formidable densité énergétique du nucléaire face aux combustibles fossiles, et rappelle qu'un pays sans production d'hydrocarbures ni de minerai fissile reste dépendant d'importations coûteuses — gasoil transporté sur de longues distances jusqu'à une zone enclavée — pour chacun de ses besoins en énergie, qu'elle soit d'origine fossile ou (ailleurs) nucléaire.