Ouvre un flacon de vinaigre : cette odeur piquante, c’est l’acide éthanoïque. Croque un bonbon à la banane : c’est un ester de synthèse. Avale un comprimé contre un mal de tête : c’est encore un dérivé d’acide carboxylique. Frotte-toi les mains avec du savon avant de manger : c’est le produit d’une réaction que tu vas apprendre à maîtriser complètement. Ce chapitre part d’une famille que tu connais déjà un peu — les acides carboxyliques, aboutissement de l’oxydation d’un alcool primaire — pour explorer toute une parenté de molécules qui en dérivent.
Le fil conducteur est simple, et tu vas le retrouver à chaque page : toutes ces molécules partagent le même cœur, le groupe acyle , et ne diffèrent que par ce qui lui est accroché — un , un , un , un ou un . Ce petit changement bouleverse tout : il transforme une réaction lente et incomplète en une transformation rapide et totale. Comprendre pourquoi est l’objectif central de ce chapitre.
Tu vas aussi retrouver et approfondir la notion d’équilibre chimique. La réaction entre un acide et un alcool, l’estérification, ne va jamais à son terme : elle s’arrête à un état d’équilibre caractérisé par une constante . Calculer cette constante, en déduire un rendement, discuter l’effet d’un catalyseur ou d’un excès de réactif : c’est l’un des grands classiques du baccalauréat, et tu en verras de nombreuses variantes dans les pages qui suivent.
À la fin du chapitre, tu sauras écrire les réactions de passage entre un acide et chacun de ses dérivés, justifier pourquoi on préfère parfois un chlorure d’acyle à l’acide lui-même, et calculer un rendement d’estérification. En chemin, tu croiseras Marcelin Berthelot, l’histoire du savon, celle de l’aspirine, et la molécule qui donne son parfum à la banane.
1Acide carboxylique : structure et acidité
Tu as rencontré les acides carboxyliques à la fin du chapitre sur l’oxydation ménagée : ils sont le stade ultime de l’oxydation d’un alcool primaire, après l’aldéhyde. Reprenons leur structure avant d’étudier toute leur famille de dérivés.
1.1 Groupe carboxyle et nomenclature
Le groupe carboxyle réunit, sur un même atome de carbone, un groupe carbonyle et un groupe hydroxyle . Un acide carboxylique est un composé organique possédant ce groupe caractéristique :
où désigne un atome d’hydrogène ou un groupe carboné. Pour une chaîne saturée non ramifiée, la formule brute est .
La nomenclature systématique suit la même logique que pour les alcools ou les aldéhydes : on part du nom de la chaîne carbonée et on ajoute le suffixe « -oïque » après « acide ». Le carbone du groupe porte toujours le numéro 1 : il n’y a donc jamais besoin de préciser sa position.
| Formule | Nom systématique | Nom usuel |
|---|---|---|
| acide méthanoïque | acide formique | |
| acide éthanoïque | acide acétique | |
| acide propanoïque | — | |
| acide butanoïque | (odeur de beurre rance) | |
| acide benzoïque | — | |
| acide octadécanoïque | acide stéarique (acide gras) |
L’acide de formule porte une chaîne de quatre atomes de carbone : c’est l’acide butanoïque. Inversement, l’acide pentanoïque a pour formule : cinq carbones, dont celui du .
En 1671, le naturaliste anglais John Ray isole pour la première fois l’acide méthanoïque en distillant une grande quantité de fourmis rouges écrasées : d’où son nom usuel d’acide formique, du latin formica, « fourmi ». Ce n’est qu’au XIXe siècle que les chimistes identifient précisément sa structure et le relient à la famille des acides carboxyliques. Aujourd’hui encore, c’est cette même molécule que projettent certaines fourmis pour se défendre, et que l’on retrouve, en quantité infime, dans la piqûre d’ortie.
1.2 Propriétés physiques
Le groupe est très polaire et forme des liaisons hydrogène à la fois par son (donneur) et par son (accepteur). Deux molécules d’acide carboxylique s’associent ainsi très facilement par deux liaisons hydrogène croisées, formant un dimère cyclique stable, y compris à l’état gazeux.
Cette dimérisation explique deux faits marquants. D’abord, les températures d’ébullition des acides carboxyliques sont nettement plus élevées que celles des alcools de masse molaire comparable : il faut rompre deux liaisons hydrogène par paire de molécules, et non une seule. Ensuite, les acides carboxyliques à courte chaîne (méthanoïque à butanoïque) sont totalement miscibles à l’eau en toutes proportions, car ils forment tout aussi bien des liaisons hydrogène avec les molécules d’eau ; au-delà de six ou sept atomes de carbone, la partie carbonée hydrophobe domine et la solubilité chute rapidement.
1.3 Acidité des acides carboxyliques
En solution aqueuse, un acide carboxylique réagit partiellement avec l’eau selon une réaction limitée, associée au couple acide/base :
On lui associe une constante d’acidité et son . Les acides carboxyliques sont des acides faibles : leur se situe le plus souvent entre et .
| Couple | |
|---|---|
Plus le est petit, plus l’acide est fort : l’acide méthanoïque, dépourvu de tout groupe carboné qui repousserait la charge négative, est ainsi le plus acide des trois.
Avec une base forte comme l’ion hydroxyde, la réaction devient totale (elle n’est plus limitée par un équilibre, car est une base beaucoup plus forte que ) :
C’est cette réaction, appliquée à un acide gras à longue chaîne, qui produit un savon (voir section 7).
Ne confonds jamais les deux réactions : avec l’eau, l’acide carboxylique donne un équilibre ; avec une base forte , la réaction est totale . C’est exactement la même distinction que tu retrouveras entre l’estérification directe et l’action d’un chlorure d’acyle.
1.4 Préparation des acides carboxyliques
Deux voies principales, déjà rencontrées ou à venir :
1. Oxydation ménagée d’un alcool primaire, en excès d’oxydant et à chaud, en passant par l’aldéhyde intermédiaire :
2. Hydrolyse d’un dérivé d’acide (ester, chlorure d’acyle, anhydride) : tu retrouveras cette méthode dans les sections 3 et 5.
Seul un alcool primaire conduit à un acide carboxylique. Un alcool secondaire ne s’oxyde qu’en cétone, un stade terminal : impossible d’aller plus loin sans casser la chaîne carbonée. Un alcool tertiaire ne s’oxyde pas du tout par les oxydants usuels. Avant d’écrire une oxydation, identifie toujours la classe de l’alcool.
Le butan-1-ol est un alcool primaire. En présence d’un excès de dichromate de potassium acidifié et à reflux, l’oxydation est complète :
On obtient l’acide butanoïque — la molécule responsable de l’odeur du beurre rance.
2Esters et estérification
2.1 Ester : structure et nomenclature
Un ester est un dérivé d’acide obtenu en remplaçant le du groupe d’un acide carboxylique par un groupe carboné :
On le nomme « …oate de …yle » : le radical de l’acide (en « -oate ») suivi du radical de l’alcool (en « -yle »).
| Formule | Nom | Odeur caractéristique |
|---|---|---|
| éthanoate d’éthyle | dissolvant, poire | |
| propanoate d’éthyle | ananas | |
| éthanoate d’isoamyle | banane |
On identifie séparément l’acide et l’alcool qui l’ont formé. Le nom de l’ester s’obtient en remplaçant « acide …oïque » par « …oate », puis en ajoutant « de …yle » à partir du radical alkyle de l’alcool.
2.2 La réaction d’estérification directe
L’estérification directe est la réaction d’un acide carboxylique avec un alcool, catalysée par un acide fort ( concentré) :
Cette réaction possède quatre caractéristiques qu’il faut connaître par cœur :
- lente : plusieurs heures sont nécessaires pour approcher l’équilibre ;
- limitée : elle n’est jamais totale, un équilibre s’établit ;
- athermique : sa température n’a quasiment aucun effet sur l’état d’équilibre final (voir section 6) ;
- catalysée par un acide fort, qui accélère la réaction sans déplacer l’équilibre.
Pour accélérer la réaction tout en évitant de perdre par évaporation les espèces volatiles (alcool, acide, ester), on chauffe le mélange dans un montage à reflux : les vapeurs qui s’échappent du ballon se condensent dans le réfrigérant et retombent dans le milieu réactionnel.
On mélange d’acide éthanoïque et d’éthanol (un alcool primaire), avec quelques gouttes d’acide sulfurique, à reflux. On note la quantité de matière (en mol) d’ester formé à l’équilibre.
| État | ester | eau | ||
|---|---|---|---|---|
| initial | ||||
| équilibre |
L’expérience (Berthelot, 1862 — voir section 6) montre que la constante d’équilibre de cette réaction vaut . Déterminons .
- et sont positifs pour
- doncsoit un rendement de
Ce résultat — un rendement final de pour un alcool primaire, en proportions stœchiométriques — est une valeur de référence que tu retrouveras dans tout le chapitre.
2.3 Rendement et classe de l’alcool
Le rendement de obtenu ci-dessus suppose un alcool primaire. La classe de l’alcool influence fortement l’encombrement autour du carbone qui porte le , donc la facilité avec laquelle l’acide peut l’atteindre : le rendement final chute nettement à mesure que l’alcool s’encombre.
Avec un alcool tertiaire, l’encombrement autour du carbone fonctionnel est tel que le rendement de l’estérification directe s’effondre à environ : la réaction est, en pratique, inutilisable. On lui préfère alors un chlorure d’acyle, beaucoup plus réactif (section 4) — c’est l’un des arguments essentiels pour justifier son emploi.
3Hydrolyse
L’estérification directe est un équilibre : elle possède donc une réaction inverse, tout aussi importante. C’est l’hydrolyse de l’ester — sa réaction avec l’eau. Selon le milieu, cette hydrolyse est limitée ou totale : c’est toute la différence entre les deux sous-sections qui suivent.
3.1 Hydrolyse acide
En milieu acide, un ester réagit lentement avec l’eau selon la réaction inverse de l’estérification :
C’est exactement le même système chimique que l’estérification, observé « à l’envers » : il possède donc la même constante d’équilibre , à ceci près que l’expression de la constante d’hydrolyse est l’inverse de celle de l’estérification :
Pour le couple éthanoate d’éthyle / eau, . En partant d’ester pur et d’eau en excès, l’hydrolyse ne convertira donc, à l’équilibre, qu’une fraction limitée de l’ester : on retrouve, de façon symétrique, la même limitation que pour l’estérification directe (voir l’exercice n° 8 pour le calcul complet).
3.2 Hydrolyse basique : la saponification
En présence d’une base forte (soude ), l’hydrolyse d’un ester est totale : on l’appelle saponification.
La réaction est totale car l’ion carboxylate formé est très stable et ne redonne pratiquement pas d’ester : il n’y a, à l’inverse de l’hydrolyse acide, aucun retour en arrière possible.
| Hydrolyse acide | Hydrolyse basique (saponification) | |
|---|---|---|
| Réactif | , catalyseur | (stœchiométrique) |
| Nature | équilibre | totale |
| Produits | acide alcool | carboxylate alcool |
Lorsque l’ester est un triester du glycérol (un « corps gras »), la saponification produit du glycérol et trois ions carboxylate à longue chaîne : c’est très exactement la fabrication du savon, que tu retrouveras en détail à la section 7.
4Chlorure d’acyle et anhydride d’acide
Jusqu’ici, tout reposait sur un équilibre limité. Il existe pourtant deux dérivés de l’acide carboxylique qui permettent de s’affranchir totalement de cette limitation : le chlorure d’acyle et l’anhydride d’acide. Avant d’étudier chacun séparément, comparons la structure de toute la famille des dérivés d’acide : ils partagent tous le même groupe carbonyle , et ne diffèrent que par le groupe lié à ce carbone — c’est ce groupe partant qui gouverne leur réactivité, comme tu le vérifieras à la section 5.
4.1 Le chlorure d’acyle
Un chlorure d’acyle s’obtient en faisant réagir un acide carboxylique avec le chlorure de thionyle ou le pentachlorure de phosphore :
Ces deux sous-produits sont gazeux : le chlorure d’acyle obtenu est directement pur, sans purification supplémentaire.
Le chlorure d’acyle est un dérivé très réactif et corrosif : il « fume » à l’air humide, car il s’hydrolyse violemment au contact de la vapeur d’eau en libérant du chlorure d’hydrogène gazeux. On le manipule toujours en milieu parfaitement anhydre.
L’acide propanoïque traité par donne le chlorure de propanoyle :
4.2 L’anhydride d’acide
Un anhydride d’acide s’obtient formellement en éliminant une molécule d’eau entre deux molécules d’acide carboxylique, à l’aide d’un déshydratant puissant comme le pentoxyde de diphosphore :
À partir de deux molécules d’acide éthanoïque : . L’anhydride éthanoïque ainsi formé est le réactif industriel de très nombreuses acylations, dont celle de l’aspirine (section 7).
| Chlorure d’acyle | Anhydride d’acide | |
|---|---|---|
| Réactivité | très grande | grande |
| Sous-produit d’acylation | (corrosif) | (doux) |
| Usage typique | synthèses de laboratoire, petites quantités | procédés industriels, grande échelle |
Ce tableau répond déjà en partie à l’un des objectifs du chapitre : on choisit un chlorure d’acyle quand on veut la réactivité maximale, quitte à gérer un sous-produit corrosif ; on choisit un anhydride quand on veut une réaction tout aussi totale, mais avec un sous-produit plus facile à manipuler à grande échelle.
5Réactions d’acylation
Une acylation est une réaction qui fixe un groupe acyle sur une molécule. Chlorures d’acyle et anhydrides acylent aussi bien les alcools que les amines — et, à la différence de l’estérification directe, ces réactions sont rapides et totales.
5.1 Acylation des alcools
Un chlorure d’acyle ou un anhydride réagit avec un alcool pour donner un ester, sans catalyseur et sans état d’équilibre à attendre :
Dans une réaction totale (acylation), il n’y a plus de limitation par un équilibre : le rendement théorique maximal est de . Un rendement expérimental inférieur ne provient alors que de pertes pratiques (réaction incomplète en un temps donné, pertes lors des transvasements, purification). C’est une situation très différente de l’estérification directe, où même une réaction infiniment longue et une purification parfaite ne dépasseraient jamais le rendement imposé par .
C’est cette propriété qui permet d’estérifier efficacement un alcool tertiaire, alors que la voie directe n’offrait qu’un rendement de (section 2.3) : on remplace l’acide par son chlorure ou son anhydride, et la réaction, désormais totale, n’est plus freinée par l’encombrement stérique de la même façon qu’un équilibre limité.
5.2 Acylation des amines
Un chlorure d’acyle réagit de la même façon avec l’ammoniac ou une amine primaire, en excès (pour neutraliser le chlorure d’hydrogène formé), pour donner un amide :
La liaison ainsi formée, dite liaison amide (ou liaison peptidique dans les protéines), est l’une des plus importantes de la chimie du vivant. Tu la retrouveras, à plus petite échelle, dans la structure du paracétamol (section 7).
Retiens la logique d’ensemble : l’acide est le carrefour central de toute la famille. Vers l’ester, deux routes existent — une route directe, lente et limitée (), et deux routes détournées par le chlorure ou l’anhydride, rapides et totales. C’est cette alternative qui structure toute la section suivante.
6Contrôle de l’équilibre
Tu sais déjà que l’estérification directe s’arrête à un rendement fixé par . Reste une question essentielle, très prisée du baccalauréat : quels leviers peut-on actionner, et lesquels changent réellement le résultat final ? Il faut distinguer soigneusement deux familles de facteurs : ceux qui jouent sur la vitesse, et ceux qui jouent sur la position de l’équilibre — ce ne sont pas les mêmes.
6.1 Facteur cinétique : catalyseur et température
Entre 1862 et 1863, les chimistes français Marcelin Berthelot et Léon Péan de Saint-Gilles étudient méthodiquement la réaction entre l’acide éthanoïque et l’éthanol. Ils mesurent, à intervalles réguliers, la quantité d’ester formé — que l’on parte des réactifs ou, à l’inverse, de l’ester et de l’eau. Leur conclusion est capitale : dans les deux cas, le système tend vers la même composition finale, aux environs de de rendement, que la réaction soit catalysée ou non — seule la durée pour l’atteindre diffère. Ce mémoire, publié deux ans avant la loi d’action de masse de Guldberg et Waage (1864), est l’un des actes fondateurs du concept d’équilibre chimique.
Un catalyseur (ici, un acide fort) accélère identiquement la réaction directe et la réaction inverse. Il diminue donc la durée nécessaire pour atteindre l’équilibre, mais ne modifie en rien la valeur de , ni donc la composition finale du mélange. Une élévation de température agit de façon comparable ici : la réaction d’estérification étant athermique (), la température accélère la cinétique sans déplacer sensiblement l’équilibre — on chauffe donc surtout pour aller plus vite, pas pour obtenir plus d’ester.
6.2 Facteur thermodynamique : déplacement de l’équilibre
Pour obtenir davantage d’ester qu’à l’équilibre stœchiométrique, il faut réellement déplacer l’équilibre — pas seulement l’atteindre plus vite. Deux leviers efficaces :
- Utiliser un excès d’un réactif (le moins coûteux, souvent l’alcool). Le réactif limitant est alors converti dans une proportion supérieure à : c’est un déplacement d’équilibre au sens de la loi de modération. Tu en calculeras un exemple complet dans l’exercice n° 10.
- Éliminer l’eau au fur et à mesure qu’elle se forme (distillation, entraînement par un solvant, tamis moléculaire) : en retirant sans cesse un produit, on déplace continuellement l’équilibre vers la droite, et l’on peut approcher un rendement de .
| Levier | Effet sur la vitesse | Effet sur le rendement final |
|---|---|---|
| Catalyseur () | augmente | aucun |
| Température | augmente | quasi nul (réaction athermique) |
| Excès d’un réactif | — | augmente (réactif limitant mieux converti) |
| Élimination de l’eau formée | — | augmente fortement (peut approcher ) |
« Ajouter un catalyseur augmente le rendement » est faux, et c’est l’une des affirmations les plus souvent sanctionnées à l’examen. Un catalyseur ne change que la vitesse. Seuls un excès de réactif ou le retrait d’un produit déplacent réellement l’équilibre.
7Applications : arômes, médicaments, savons
La chimie des dérivés d’acide n’est pas une curiosité de laboratoire : elle est partout, du parfum d’un fruit au comprimé de la pharmacie en passant par le savon de la salle de bain.
7.1 Les arômes : esters odorants
Les esters à courte chaîne possèdent des odeurs fruitées caractéristiques, que l’industrie agroalimentaire reproduit par synthèse — la molécule obtenue est rigoureusement identique à celle produite naturellement par le fruit, atome pour atome.
| Ester | Formule | Arôme |
|---|---|---|
| éthanoate d’isoamyle | banane | |
| butanoate d’éthyle | ananas | |
| méthanoate d’éthyle | rhum |
De nombreux jus et sirops vendus sur les marchés d’Afrique de l’Ouest, à Dakar comme ailleurs, utilisent ainsi des arômes de synthèse pour renforcer ou reproduire le parfum d’un fruit — tu calculeras la masse d’arôme banane produite pour un atelier agroalimentaire dans l’exercice n° 14.
7.2 Aspirine et paracétamol
L’aspirine (acide acétylsalicylique) s’obtient par acylation de l’acide salicylique par l’anhydride éthanoïque :
Cette acylation, rapide et totale, transforme le groupe phénolique de l’acide salicylique en groupe ester , tout en conservant intact le groupe initial.
Dès l’Antiquité, on mâche de l’écorce de saule pour calmer la douleur et la fièvre : elle contient de la salicine, dont dérive l’acide salicylique. Utilisé pur, cet acide soulage — mais il brûle douloureusement l’estomac. En 1897, le chimiste allemand Felix Hoffmann, travaillant pour les laboratoires Bayer, réalise l’acylation de l’acide salicylique par l’anhydride éthanoïque et obtient une forme stable et bien mieux tolérée : l’acide acétylsalicylique, commercialisé dès 1899 sous le nom d’Aspirine. C’est aujourd’hui l’un des médicaments les plus fabriqués au monde.
Le paracétamol (N-(4-hydroxyphényl)acétamide) est, comme son nom l’indique, un amide : il s’obtient par acylation d’une amine aromatique (le para-aminophénol) par l’anhydride éthanoïque, exactement selon le schéma de la section 5.2.
7.3 Polyesters et savons
En enchaînant un très grand nombre de fois la réaction d’estérification entre un diacide et un dialcool, on obtient une chaîne macromoléculaire reliée par des fonctions ester : un polyester. Le plus répandu, le PET (polytéréphtalate d’éthylène), fournit aussi bien les fibres textiles « polyester » que les bouteilles plastiques transparentes.
Un corps gras est un triester du glycérol avec trois acides gras. Sa saponification (section 3.2) libère le glycérol et trois ions carboxylate à longue chaîne : c’est le savon. Chaque molécule de savon possède une tête hydrophile (le groupe ) et une longue queue hydrophobe (la chaîne carbonée) : cette double affinité lui permet d’entourer les gouttelettes de graisse en micelles et de les entraîner dans l’eau de rinçage.
Fiche mémo
- Acide carboxylique ; couple , à .
- Avec l’eau : équilibre . Avec une base forte : réaction totale → carboxylate.
- Estérification directe : — lente, limitée, athermique, catalysée par .
- (mélange équimolaire) ; pour , rendement .
- Rendements caractéristiques : alcool primaire , secondaire , tertiaire .
- Hydrolyse acide = réaction inverse, . Saponification (base forte) = totale.
- Chlorure d’acyle : acide (ou ) ; très réactif, corrosif.
- Anhydride : acide (via ).
- Acylation (chlorure ou anhydride alcool ou amine) : rapide et totale, aucun équilibre à attendre.
- Un catalyseur accélère la réaction mais ne déplace jamais l’équilibre.
- Pour augmenter un rendement d’estérification : excès d’un réactif, ou élimination de l’eau formée.
- Aspirine acide salicylique anhydride éthanoïque acide acétylsalicylique acide éthanoïque.
- Savon saponification d’un corps gras (triester du glycérol) par la soude.
- Arômes : éthanoate d’isoamyle banane ; butanoate d’éthyle ananas.
8Exercices corrigés
Donne la formule semi-développée de : l’acide méthanoïque, l’acide éthanoïque, l’acide propanoïque, l’acide benzoïque.
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On applique la définition du groupe carboxyle à chaque radical.
- acide méthanoïque : (ici ) ;
- acide éthanoïque : ;
- acide propanoïque : ;
- acide benzoïque : (le noyau benzénique tient lieu de ).
Écris l’équation de la réaction de l’acide méthanoïque avec l’eau, puis avec une solution de soude. Compare la nature des deux réactions.
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Avec l’eau, réaction acido-basique limitée (couple ) :
Avec la soude (), réaction totale :
La première est un équilibre car est une base faible ; la seconde est totale car est une base forte, bien plus réactive.
Écris l’équation de l’estérification entre l’acide butanoïque et le méthanol, et nomme l’ester obtenu.
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L’acide butanoïque donne le radical « butanoate », le méthanol donne « méthyle » : l’ester obtenu est le butanoate de méthyle (odeur de pomme).
À partir de l’acide propanoïque, écris les équations formant le chlorure de propanoyle (avec ) puis l’anhydride propanoïque.
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Avec le chlorure de thionyle :
Par déshydratation de deux molécules d’acide propanoïque :
On mélange d’acide éthanoïque et d’éthanol, avec catalyseur acide. Calcule la quantité de matière d’ester présente à l’équilibre (rendement caractéristique d’un alcool primaire : ).
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- : rendement, : quantité initiale du réactif limitant
On mélange d’acide éthanoïque et d’éthanol. À l’équilibre, un dosage montre qu’il s’est formé d’ester. Calcule la constante d’équilibre , puis le rendement de la réaction.
Voir le corrigé détaillé
| État | acide | alcool | ester | eau |
|---|---|---|---|---|
| initial | ||||
| équilibre |
Rendement : , soit — cohérent avec la valeur de référence pour un alcool primaire, comme il se doit puisque est une constante propre à la réaction, indépendante des quantités initiales.
On estérifie d’acide propanoïque par de propan-1-ol (alcool primaire), en présence d’acide sulfurique, à reflux prolongé. Sachant que pour ce type de réaction : 1) calcule la quantité de matière d’ester formé à l’équilibre ; 2) calcule la masse d’ester obtenue ().
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1. Mélange équimolaire et : on retrouve le rendement de référence établi en section 2.2.
2. Masse d’ester (propanoate de propyle) :
On part de d’éthanoate d’éthyle pur et de d’eau, en présence d’acide. Calcule la composition du mélange à l’équilibre, sachant que pour cette hydrolyse.
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Soit la quantité d’ester hydrolysé à l’équilibre.
- grandeurs positives,
À l’équilibre : ; . Seul un tiers de l’ester est hydrolysé () : c’est bien le symétrique du obtenu dans le sens direct.
Classe le chlorure d’acyle, l’anhydride, l’ester et l’amide par réactivité décroissante vis-à-vis d’un alcool, et justifie ce classement.
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La réactivité d’un dérivé d’acide dépend de l’aptitude du groupe partant à quitter le carbone du carbonyle (voir figure 3) : plus ce groupe stabilise bien la charge négative qu’il emporte, meilleur nucléofuge il est.
Classement, du plus réactif au moins réactif : chlorure d’acyle anhydride ester amide.
L’ion chlorure est un excellent nucléofuge, stabilisé sur un atome très électronégatif. L’ion carboxylate (départ depuis un anhydride) est stabilisé par délocalisation sur deux atomes d’oxygène, mais moins bien que . L’ion alcoolate (départ depuis un ester) est un moins bon nucléofuge, sans délocalisation possible. L’ion amidure , enfin, est une base si forte qu’il ne part quasiment jamais : c’est pourquoi l’amide est le dérivé le plus stable, presque inerte à froid.
On mélange d’acide éthanoïque et de propan-1-ol, avec catalyseur, à reflux. On donne pour cette estérification.
- Dresse le tableau d’avancement du système, en notant la quantité d’ester formé à l’équilibre.
- Établis l’équation vérifiée par , puis montre qu’elle se ramène à .
- Résous cette équation et détermine le rendement de la réaction par rapport au réactif limitant.
- Ce rendement est-il cohérent avec celui d’un mélange équimolaire ? Commente.
Voir le corrigé détaillé
1. Le propan-1-ol, introduit en plus petite quantité, est le réactif limitant.
| État | acide | alcool | ester | eau |
|---|---|---|---|---|
| initial | ||||
| équilibre |
2. La constante d’équilibre s’écrit :
3. Discriminant de cette équation du second degré :
La solution est physiquement impossible : elle dépasse la quantité initiale d’alcool (). On retient donc .
Rendement par rapport à l’alcool (réactif limitant) :
- soit
4. Ce rendement () est bien supérieur aux d’un mélange équimolaire : conformément à la loi de modération, le large excès d’acide ( mol pour mol d’alcool) déplace l’équilibre dans le sens direct et améliore la conversion du réactif limitant, sans que lui-même n’ait changé.
Au laboratoire, on synthétise de l’aspirine à partir de d’acide salicylique () et d’un large excès d’anhydride éthanoïque.
- Identifie le réactif limitant, en justifiant.
- Calcule la masse maximale théorique d’aspirine () que l’on peut obtenir.
- Le rendement réel de la synthèse, après recristallisation, est de . Calcule la masse d’aspirine réellement récupérée.
- Une boîte de comprimés dosés à d’aspirine chacun. Combien de comprimés complets peut-on fabriquer avec cette masse ?
Voir le corrigé détaillé
1. L’anhydride éthanoïque est introduit en excès : c’est donc l’acide salicylique qui est le réactif limitant. La réaction, acylation par un anhydride, est rapide et totale (section 5.1) : aucun équilibre ne limite la conversion.
2.
- stœchiométrie , réaction totale
3.
4.
- nombre de comprimés
- donc comprimés complets comprimé ne peut être vendu
À l’aide de la figure 5 : 1) Estime la quantité d’ester formée au bout d’une heure (), avec puis sans catalyseur. 2) Estime, à vue d’œil, la durée nécessaire pour que chaque courbe atteigne son palier. 3) Que peux-tu conclure sur l’effet du catalyseur sur le rendement final de la réaction ?
Voir le corrigé détaillé
1. Par lecture graphique à : avec catalyseur, , déjà très proche du palier ; sans catalyseur, seulement, moins de la moitié du chemin parcouru.
2. La courbe « avec catalyseur » rejoint son palier en une centaine de minutes environ ; la courbe « sans catalyseur » ne le rejoint visuellement qu’après à , soit environ quatre fois plus longtemps.
3. Les deux courbes convergent vers le même palier . Le catalyseur ne modifie donc en rien le rendement final de la réaction : il ne change que la vitesse à laquelle ce rendement est atteint. C’est exactement la propriété démontrée par Berthelot et Péan de Saint-Gilles (section 6.1).
On souhaite estérifier le 2-méthylpropan-2-ol (un alcool tertiaire) par l’acide éthanoïque. Justifie, équations et calcul à l’appui, pourquoi on préfère utiliser le chlorure d’éthanoyle plutôt que l’acide éthanoïque directement.
Voir le corrigé détaillé
Par la voie directe, la réaction est un équilibre fortement défavorisé par l’encombrement stérique du carbone tertiaire (section 2.3) :
Avec le chlorure d’éthanoyle, la réaction est rapide et totale, non limitée par un équilibre :
Comparons, pour d’alcool engagé dans chaque cas :
- voie directe :
- voie du chlorure :
- soitun rapport de
Le chlorure d’acyle permet donc d’obtenir vingt fois plus d’ester dans les mêmes conditions de départ : c’est un argument imparable pour justifier son emploi face à un alcool encombré.
L’arôme de banane, à Dakar. Un technicien d’un atelier agroalimentaire de Dakar prépare de l’éthanoate d’isoamyle (arôme de banane, ) par estérification directe : il mélange d’acide éthanoïque et d’alcool isoamylique (alcool primaire), avec catalyseur, à reflux.
- Calcule la quantité de matière, puis la masse d’ester obtenue à l’équilibre.
- Chaque flacon de sirop nécessite d’arôme. Un lot de flacons peut-il être aromatisé avec cette production ?
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1. L’alcool isoamylique est primaire : rendement de référence .
2.
- masse nécessaire
La production () dépasse le besoin () : le lot de flacons peut bien être aromatisé, avec d’arôme en réserve.
Le savon de Fatou, à Ndjamena. Fatou fabrique du savon artisanal en saponifiant totalement de tristéarine () par un excès de soude, selon : .
- Calcule la quantité de matière de tristéarine engagée.
- Calcule la masse de savon (stéarate de sodium, ) obtenue.
- Calcule la masse de glycérol () coproduite.
Voir le corrigé détaillé
La réaction est totale (saponification, section 3.2) et fournit mol de savon par mol de tristéarine :
Fatou obtient donc de savon et de glycérol.
Le vinaigre du marché de Bamako. Sur l’étiquette d’une bouteille de vinaigre achetée au grand marché de Bamako, on lit « d’acidité », c’est-à-dire que de ce vinaigre contiennent d’acide éthanoïque pur ().
- Calcule la concentration molaire en acide éthanoïque annoncée par l’étiquette.
- On dose de ce vinaigre par une solution d’hydroxyde de sodium de concentration ; l’équivalence est repérée pour versés. L’étiquette est-elle exacte ?
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1.
2. L’équation du titrage est (réaction totale, section 1.3). À l’équivalence, les réactifs ont été mélangés dans les proportions stœchiométriques :
Le titrage confirme exactement la concentration annoncée par l’étiquette : les « d’acidité » sont donc exacts.