Depuis la troisième, tu sais résoudre une inéquation comme : tu isoles et tu écris la solution. Ce chapitre reprend cette technique à son compte, mais il l'emmène beaucoup plus loin. Que se passe-t-il quand l'inconnue apparaît dans un produit, comme , ou dans un quotient, comme ? On ne peut plus « isoler » directement : il faut d'abord étudier le signe de chaque morceau, puis les combiner. C'est l'objet du tableau de signes, l'outil central de ce chapitre.
Tu rencontres ce genre de question partout dès que tu compares deux quantités qui évoluent différemment : le prix de deux formules de transport à Ndjamena, deux forfaits téléphoniques à Douala, le coût de production et la recette d'un artisan à Dakar. Résoudre une inéquation, c'est répondre précisément à la question « à partir de quand est-ce que… ? ». Tu retrouveras ce même outil, sous une forme enrichie, dans tous les chapitres futurs consacrés à l'étude des fonctions (signe d'une dérivée, tableau de variations) : ce que tu apprends ici est un point d'appui pour tout le reste du lycée.
La difficulté n'est pas calculatoire — les calculs restent simples — mais méthodologique : il faut être rigoureux sur les valeurs interdites (un dénominateur ne s'annule jamais), organiser proprement un tableau à plusieurs lignes, et savoir traduire un résultat en ensemble de solutions, écrit sous forme d'intervalle.
À la fin de ce chapitre, tu sauras construire un tableau de signes complet, résoudre une inéquation produit ou quotient en t'appuyant dessus, et écrire les solutions sous forme d'intervalles, seuls ou réunis par .
1Ordre et opérations
Avant de résoudre quoi que ce soit, il faut savoir précisément ce qu'on a le droit de faire à une inégalité. Deux opérations sont autorisées à chaque étape, mais l'une d'elles cache un piège redoutable.
1.1 Ajouter ou soustraire un même nombre
Pour deux réels et , on dit que est inférieur ou égal à , et on note , lorsque le nombre est positif ou nul. L'inégalité est stricte, notée , lorsque de plus . Les symboles et s'utilisent de la même manière, dans l'autre sens.
Pour tous réels , , :
Ajouter (ou soustraire) un même nombre aux deux membres d'une inégalité ne change jamais son sens.
. Or est positif ou nul puisque . Donc . C.Q.F.D.
1.2 Multiplier par un nombre positif ou négatif
Pour tous réels , et pour tout réel :
- si : (l'ordre est conservé) ;
- si : (l'ordre est inversé) ;
- si : , l'inégalité devient une égalité.
. Comme , le facteur est positif ou nul.
Si : un produit de deux facteurs positifs ou nuls est positif ou nul, donc , c'est-à-dire .
Si : le produit d'un facteur positif ou nul par un facteur négatif est négatif ou nul, donc , c'est-à-dire , soit . C.Q.F.D.
C'est le piège n°1 de ce chapitre : dès que tu multiplies ou divises les deux membres d'une inégalité par un nombre négatif, tu dois inverser le sens de l'inégalité. Et diviser par est interdit tant que tu ne connais pas le signe de — c'est justement pour éviter ce genre de division hasardeuse qu'on utilisera bientôt les tableaux de signes.
- on multiplie par : l'ordre s'inverse
Sachant que , encadre .
- on multiplie par : l'ordre est conservé
- on ajoute
Les signes et que tu utilises depuis le collège sont étonnamment récents. C'est le mathématicien et astronome anglais Thomas Harriot (1560-1621) qui les introduit, dans un ouvrage publié après sa mort, en 1631 : Artis Analyticae Praxis. Avant lui, les mathématiciens écrivaient les inégalités en toutes lettres, ce qui rendait les calculs longs et peu lisibles.
Ses symboles s'imposent progressivement dans toute l'Europe au cours du XVIIe siècle, aux côtés du signe , inventé un peu plus tôt (1557) par le Gallois Robert Recorde, qui expliquait avoir choisi deux traits parallèles « car deux choses ne peuvent être plus égales ».
2Inéquations du premier degré
Une inéquation du premier degré à une inconnue est une inéquation qui, après réduction, se ramène à l'une des formes , , ou , où et sont des réels donnés, avec , et l'inconnue.
On isole comme pour une équation, étape par étape, en appliquant les propriétés de la section 1 : on ajoute ou on soustrait librement, mais on inverse le sens de l'inégalité à chaque multiplication ou division par un nombre négatif.
Résous .
- on ajoute
- on divise par : le sens est conservé
L'ensemble des solutions est .
Résous .
- on ajoute
- on divise par : le sens s'inverse
. Cette fois, sur une droite graduée, on placerait un point plein en (la valeur est solution, car l'inégalité est large) et on hachurerait vers la droite.
3Signe de ax + b
Tu sais désormais résoudre une inéquation isolée. Mais bientôt, il faudra étudier le signe d'expressions plus riches, produits ou quotients de plusieurs morceaux du premier degré. La brique de base de tout tableau de signes est le signe d'une seule expression affine . Fixons-le une bonne fois pour toutes.
Soit et deux réels, avec . L'expression s'annule pour (sa racine), et :
- si : est négatif avant cette valeur, positif après ;
- si : est positif avant cette valeur, négatif après.
Autrement dit : est toujours du signe de après la racine, et du signe opposé avant.
On factorise :
Le facteur est négatif pour , nul en , positif pour : c'est une simple différence, qui change de signe exactement en . Le signe du produit s'obtient alors par la règle des signes : il vaut le signe de quand la différence est positive, et le signe opposé quand elle est négative. C.Q.F.D.
| () | |||||
| () |
s'annule pour , et .
s'annule pour , et .
Ne confonds pas le signe du coefficient (une propriété fixe de l'expression) avec le signe de pour une valeur de donnée (qui change selon la position par rapport à la racine). C'est justement parce que ce dernier change de signe qu'on a besoin d'un tableau plutôt que d'une seule réponse.
4Tableau de signes d'un produit
Un produit ne change de signe qu'à l'endroit où l'un de ses facteurs s'annule. L'idée du tableau de signes est donc simple : on étudie chaque facteur affine séparément, ligne par ligne, puis on combine les résultats colonne par colonne, avec la règle des signes que tu connais depuis la 4e.
4.1 Rappel : la règle des signes d'un produit
Un produit de deux facteurs est positif si les deux facteurs ont même signe, négatif s'ils ont des signes contraires, et nul dès que l'un des facteurs est nul.
4.2 Construire un tableau de signes
- On factorise complètement l'expression, si ce n'est pas déjà fait.
- On calcule la racine de chaque facteur affine et on les place dans l'ordre croissant en tête du tableau.
- On complète une ligne par facteur, grâce à la règle de la section 3.
- On complète la dernière ligne (le produit) colonne par colonne, avec la règle des signes.
Étudions le signe de , puis résolvons . Racines : ; .
On lit la dernière ligne : est négatif ou nul exactement sur . Donc .
Étudions le signe de , puis résolvons . Racines des facteurs affines : et ; le facteur constant ne s'annule jamais et garde toujours le même signe.
Sur chaque colonne, on multiplie les trois signes (règle des signes appliquée deux fois). On lit : est positif ou nul exactement sur . Donc .
N'oublie jamais la ligne du facteur constant quand il est négatif : c'est une erreur très fréquente d'étudier seulement les facteurs qui contiennent et d'oublier qu'un « » devant inverse tout le résultat final.
Le principe est identique pour un quotient — à un détail près, mais capital : un dénominateur ne doit jamais s'annuler.
5Inéquations quotients
Dans un quotient , toute valeur de qui annule le dénominateur est une valeur interdite : elle est exclue de l'ensemble de définition, donc de la solution, quelle que soit l'inégalité étudiée — même large.
Pour , le quotient suit exactement la même règle des signes qu'un produit : positif si et ont même signe, négatif sinon.
On procède comme pour un produit, avec deux différences : la valeur interdite se note (double barre) dans la ligne du quotient — jamais — et elle est toujours exclue de la solution.
Résolvons . Valeur interdite : . Racine du numérateur : .
Le quotient est positif ou nul sur et sur , la valeur étant exclue dans tous les cas. Donc .
Même quand l'inégalité est large ( ou ), la valeur interdite reste exclue : un dénominateur nul n'a jamais de sens, il n'y a aucune exception.
6Ensembles de solutions
6.1 Écrire un ensemble de solutions
Pour deux réels , on note :
| Inégalités | Intervalle | Lecture |
|---|---|---|
| ouvert | ||
| fermé | ||
| semi-ouvert | ||
| semi-ouvert | ||
| ouvert | ||
| fermé à gauche | ||
| ouvert | ||
| fermé à droite |
Un crochet tourné vers l'intérieur, ou , signifie « valeur incluse » ; un crochet tourné vers l'extérieur, ou , signifie « valeur exclue ». Les infinis et ne sont jamais inclus.
Cette notation, avec des crochets tournés vers l'extérieur pour dire « exclu », vient du groupe Nicolas Bourbaki — le pseudonyme collectif d'un groupe de mathématiciens, surtout français, réunis à partir de 1935 pour refonder les mathématiques sur des bases parfaitement rigoureuses. Dans leur immense traité Éléments de mathématique, publié à partir de 1939, ils imposent cette écriture, devenue depuis un standard mondial de l'enseignement.
6.2 Systèmes d'inéquations : intersection
Résoudre un système d'inéquations, c'est trouver tous les réels qui vérifient toutes les inéquations en même temps. L'ensemble des solutions est l'intersection (notée ) des ensembles de solutions de chaque inéquation.
Résolvons .
On cherche les qui vérifient les deux à la fois : .
6.3 Application : comparer deux tarifs
- Exprimer le prix de chaque formule en fonction d'une variable (heures, kilomètres, minutes…).
- Poser l'inéquation traduisant « la formule 1 coûte moins cher que la formule 2 ».
- La résoudre comme une inéquation du premier degré.
- Interpréter le résultat dans le contexte.
Deux formules sont proposées pour heures de location : Formule A (abonnement) : F CFA de frais fixes puis F CFA par heure, . Formule B (à l'heure) : F CFA par heure, sans frais fixes, . À partir de combien d'heures la formule A devient-elle plus avantageuse ?
- on soustrait
- on divise par
La formule A est strictement moins chère dès que heures ; à h, les deux formules coûtent F CFA.
Fiche mémo
- Multiplier ou diviser par un nombre négatif : on inverse le sens de l'inégalité.
- () s'annule en : signe de après la racine, signe opposé avant.
- Signe d'un produit : une ligne par facteur, puis on multiplie colonne par colonne (règle des signes).
- Un facteur constant ne s'annule jamais : sa ligne garde toujours le même signe.
- Signe d'un quotient : même règle qu'un produit, mais une valeur interdite se note , jamais .
- Une valeur interdite est toujours exclue de la solution, même avec une inégalité large.
- : crochets vers l'extérieur = exclu ; : crochets vers l'intérieur = inclus.
- et : toujours un crochet ouvert de leur côté.
- Système d'inéquations : la solution est l'intersection des solutions de chaque inéquation.
- Deux intervalles réunis par « ou » : union .
- Comparer deux tarifs : poser et , résoudre , interpréter dans le contexte.
7Exercices corrigés
Entraîne-toi sur les quatre niveaux, du plus simple au plus exigeant. Cherche chaque exercice au brouillon avant de dérouler le corrigé : c'est en cherchant, pas en lisant, que tu progresses.
Sachant que , complète chaque ligne par ou , en justifiant l'opération effectuée : a) b) c) d) .
Voir le corrigé détaillé
- a) on ajoute : le sens est conservé
- b) on multiplie par : conservé
- c) on multiplie par : inversé
- d) on soustrait : conservé
Résous puis écris sous forme d'intervalle : a) b) c) .
Voir le corrigé détaillé
a)
.
b)
- on divise par : le sens s'inverse
.
c)
.
Soit . Détermine sa racine, dresse son tableau de signes, puis résous .
Voir le corrigé détaillé
Racine : . Le coefficient est positif.
sur . Donc .
Sur une droite graduée, un point plein est placé en , et la partie hachurée part de vers la gauche. a) Donne l'ensemble des solutions représenté. b) Propose une inéquation du premier degré dont est la solution.
Voir le corrigé détaillé
a) Le point est plein (inclus) et la zone solution part vers : .
b) Il faut une inéquation équivalente à , par exemple .
- on divise par : le sens s'inverse
On retrouve bien .
Résous .
Voir le corrigé détaillé
- on développe les deux membres
.
Étudie le signe de , puis résous .
Voir le corrigé détaillé
Racines : ; .
| produit |
Le produit est strictement positif sur . Donc .
Soit . Dresse son tableau de signes, puis résous .
Voir le corrigé détaillé
Racines des facteurs affines : et ; le facteur constant ne s'annule jamais.
(strictement) sur . Donc .
Résous .
Voir le corrigé détaillé
Valeur interdite : . Racine du numérateur : .
| quotient |
Le quotient est négatif ou nul sur (avec exclu) et en : .
Résous le système .
Voir le corrigé détaillé
Comme pour la figure 3, on prend l'intersection des deux solutions : .
On veut résoudre .
- Ramène l'inéquation à un seul quotient comparé à .
- Dresse le tableau de signes de ce quotient.
- Donne l'ensemble des solutions.
Voir le corrigé détaillé
1. On ne multiplie jamais par sans connaître son signe : on regroupe donc tout d'un seul côté.
2. Valeur interdite : . Racine du numérateur : .
| quotient |
3. Le quotient est strictement négatif sur et sur . Donc .
Soit .
- Détermine les racines de .
- Dresse le tableau de signes de (attention au facteur au carré).
- Résous .
Voir le corrigé détaillé
1. ou .
2. Un carré est toujours positif ou nul, quel que soit le signe de ce qu'il élève au carré : est donc positif partout, et nul seulement en — il ne change jamais de signe.
3. Le piège classique serait de croire que change de signe en : il n'en est rien, puisque ne fait qu'y toucher sans changer de signe. sur tout l'intervalle : .
Un artisan fabrique sacs par mois. Son coût de production est (F CFA), et il les vend F CFA pièce, d'où une recette .
- Pour quelles valeurs de réalise-t-il un bénéfice, c'est-à-dire ?
- Son atelier ne peut produire plus de sacs par mois. Traduis cette contrainte, puis donne l'intervalle des quantités à la fois rentables et réalisables.
- Interprète le résultat.
Voir le corrigé détaillé
1.
2. La contrainte de production s'écrit . L'ensemble rentable ET réalisable est l'intersection : .
3. L'artisan doit produire au moins 11 sacs (nombre entier) pour être bénéficiaire, et il peut aller jusqu'à sa capacité maximale de sacs par mois.
Moto-taxis à Ndjamena. Pour un trajet de kilomètres, le moto-taxi Alpha facture un forfait de F CFA plus F CFA par km, soit . Le moto-taxi Beta facture F CFA par km, sans forfait, soit . À partir de quelle distance vaut-il mieux choisir Alpha ?
Voir le corrigé détaillé
Au-delà de km, Alpha est strictement moins cher ; à km exactement, les deux coûtent F CFA (voir figure 5).
Couture à Dakar. Aïda coud des boubous. Confectionner boubous lui coûte F CFA (tissu et charges fixes), et elle les vend F CFA pièce, soit une recette . Elle ne peut coudre plus de boubous par mois.
- Pour quelles valeurs de Aïda est-elle bénéficiaire ?
- En tenant compte de sa capacité de production, donne l'intervalle des quantités rentables.
Voir le corrigé détaillé
1.
2. Avec la contrainte : . Aïda est bénéficiaire à partir du 17e boubou, jusqu'à son maximum de par mois.
Irrigation à Bamako. Un maraîcher installe un système d'irrigation : F CFA de pose, puis F CFA par mètre cube d'eau pompé. Son budget total est de F CFA. Par ailleurs, ses agronomes estiment qu'il faut pomper au moins m³ pour que la récolte soit satisfaisante.
- Écris et résous l'inéquation traduisant la contrainte de budget, pour m³ pompés.
- Combine-la avec la contrainte agronomique pour donner l'intervalle des volumes possibles.
Voir le corrigé détaillé
1.
2. Il faut aussi . L'ensemble des volumes possibles est l'intersection : . Le maraîcher doit donc pomper entre et m³.
Forfaits téléphoniques à Douala. Le forfait P coûte F CFA plus F CFA par minute au-delà, soit . Le forfait Q coûte F CFA par minute, sans abonnement, soit , pour minutes. À partir de combien de minutes le forfait P devient-il plus avantageux ?
Voir le corrigé détaillé
Dès minutes dépassées, le forfait P est plus avantageux (voir figure 6).