Ce matin, tu t'es lavé les mains avec un savon, ou peut-être avec un liquide vaisselle. Ce geste, répété des milliers de fois dans une vie, repose sur une transformation chimique précise : la saponification. Elle est connue depuis l'Antiquité — les potiers sumériens en décrivaient déjà le principe il y a près de cinq mille ans — mais il a fallu attendre le début du XIXe siècle pour qu'un chimiste français en comprenne enfin le mécanisme exact, à l'échelle moléculaire.
Ce chapitre prolonge directement ce que tu sais des acides carboxyliques et de leurs dérivés : les corps gras sont des esters, et la saponification en est l'hydrolyse basique. Mais c'est la première fois que tu appliques cette chimie à de vraies molécules « grandes » (une masse molaire proche de 900 g/mol), et que tu relies une transformation microscopique à un comportement macroscopique aussi concret que le pouvoir nettoyant d'une mousse de savon. C'est un thème classique du baccalauréat : équation de réaction avec formules semi-développées, calculs de masses et de rendement, protocole expérimental (reflux, relargage), puis explication moléculaire de l'action détergente.
Tu verras aussi que cette chimie est profondément ancrée dans le quotidien de la région : l'huile d'arachide du Sénégal, l'huile de palme, le beurre de karité du Mali ou du Tchad ne sont pas de simples ingrédients de cuisine — ce sont des triglycérides dont la composition explique, formule en main, pourquoi l'un est liquide et l'autre solide, et comment des coopératives artisanales les transforment en savon depuis des générations.
1Corps gras : triesters du glycérol
1.1 Lipides et triglycérides
Un corps gras (ou lipide au sens restreint utilisé ici) est un triglycéride : un triester du glycérol (propane-1,2,3-triol) par trois molécules d'acide gras. Le glycérol porte trois fonctions alcool ; chacune est estérifiée par un acide gras, avec départ d'une molécule d'eau :
Les trois acides gras , , peuvent être identiques (triglycéride simple) ou différents (triglycéride mixte, le cas le plus fréquent dans la nature).
Le glycérol, de formule brute et de masse molaire , est une petite molécule très soluble dans l'eau : ses trois groupes forment de nombreuses liaisons hydrogène avec les molécules d'eau. C'est un point que tu dois garder en tête : dans les calculs de rendement, le glycérol reste toujours en solution aqueuse, séparé du savon.
1.2 Les acides gras : saturés ou insaturés
Un acide gras est un acide carboxylique à longue chaîne carbonée, généralement non ramifiée et comportant un nombre pair de carbones. Sa formule générale est :
où est le nombre d'atomes de carbone et le nombre de doubles liaisons ( pour un acide saturé). Quatre acides gras sont à connaître par cœur :
| Acide gras | Formule | Nature | |||
|---|---|---|---|---|---|
| palmitique | 16 | 0 | 256 | saturé (C16:0) | |
| stéarique | 18 | 0 | 284 | saturé (C18:0) | |
| oléique | 18 | 1 | 282 | mono-insaturé (C18:1) | |
| linoléique | 18 | 2 | 280 | di-insaturé (C18:2) |
Un acide gras (, petite molécule libre) n'est pas la même chose qu'un corps gras (le triglycéride, molécule bien plus grosse dans laquelle trois acides gras sont liés au glycérol par une fonction ester). Beaucoup de copies de bac confondent les deux : l'huile que tu utilises en cuisine est un triglycéride, pas un acide gras libre.
1.3 Formule d'un triglycéride : exemple
Pour un triglycéride simple (les trois acides gras identiques, de masse molaire ), la masse molaire du triglycéride vaut :
(on retranche trois molécules d'eau, une par estérification, à la somme des masses molaires des quatre réactifs).
La trioléine est le triglycéride simple formé à partir de trois acides oléiques (). Sa formule brute est .
- cohérent avec
1.4 Huile ou beurre : le rôle de l'insaturation
Plus les chaînes d'acides gras d'un corps gras sont insaturées, plus sa température de fusion est basse. Une double liaison de configuration cis introduit un coude dans la chaîne (figure 1) : les molécules s'empilent moins bien, les interactions de Van der Waals entre chaînes voisines sont plus faibles, et le solide fond à plus basse température.
C'est exactement la différence entre une huile (liquide à température ambiante, riche en acides gras insaturés — oléique, linoléique) et une graisse ou un beurre (solide ou pâteux, riche en acides gras saturés — palmitique, stéarique). L'huile d'arachide (Sénégal) et l'huile de sésame, très insaturées, restent liquides ; le beurre de karité et l'huile de palme, plus saturés, sont solides ou pâteux à température ambiante.
L'indice d'iode d'un corps gras est la masse (en grammes) de diiode qui s'additionne sur les doubles liaisons de de ce corps gras. Il mesure directement son degré d'insaturation : plus est élevé, plus le corps gras est insaturé.
- acide oléique () :
- acide linoléique () :
- deux fois plus de doubles liaisons
Une huile riche en acide linoléique (huile de sésame) a donc un indice d'iode bien plus élevé qu'une huile riche en acide oléique : elle est plus insaturée, plus liquide, mais aussi plus sensible au rancissement.
Deux transformations industrielles ou domestiques exploitent ces doubles liaisons. L'hydrogénation catalytique (dihydrogène, catalyseur au nickel) additionne sur les d'une huile végétale liquide pour la solidifier partiellement : c'est ainsi qu'on fabrique la margarine à partir d'huiles insaturées. Le rancissement, à l'inverse, est une oxydation lente des doubles liaisons par le dioxygène de l'air (accélérée par la lumière et la chaleur), qui produit des composés à l'odeur désagréable caractéristique du corps gras « rance » : plus l'indice d'iode est élevé, plus le corps gras rancit vite, ce qui explique pourquoi le beurre de karité (peu insaturé) se conserve bien plus longtemps qu'une huile d'arachide fraîchement pressée.
Avant le XIXe siècle, on savait faire du savon, mais personne ne savait vraiment ce qu'était une graisse. C'est le chimiste français Michel-Eugène Chevreul (1786-1889) qui perce le mystère : dans ses Recherches chimiques sur les corps gras d'origine animale, publiées en 1823, il montre que les graisses et les huiles sont des combinaisons d'un alcool — qu'il identifie et nomme « glycérine » (le glycérol) — et d'acides particuliers, qu'il appelle « acides gras ». Il isole et caractérise notamment les acides stéarique et margarique.
Cette découverte a des conséquences industrielles immédiates : en comprenant que la saponification libère du glycérol, on peut désormais le récupérer et le valoriser séparément, et fabriquer des bougies de bien meilleure qualité (la « stéarine ») que les anciennes chandelles de suif. Chevreul, mort à 102 ans, est resté toute sa vie directeur du Muséum national d'histoire naturelle de Paris.
2Saponification
2.1 La réaction de saponification
La saponification est l'hydrolyse basique d'un triglycéride par une solution concentrée d'hydroxyde de sodium () ou d'hydroxyde de potassium (). Elle produit du glycérol et des ions carboxylate — le savon.
C'est la réaction inverse de l'estérification qui a formé le triglycéride (§1.1), mais menée dans des conditions radicalement différentes : en milieu basique fort, et non plus acide.
Avec la potasse (), on obtient de la même façon des carboxylates de potassium . On parle de savon dur (sodium) ou de savon mou (potassium) — voir §3.2.
L'hydrolyse acide d'un ester (vue précédemment) est lente et limitée : elle atteint un état d'équilibre, avec coexistence de l'ester, de l'acide et de l'alcool. La saponification, elle, est lente mais totale : l'ion hydroxyde attaque le carbone du groupe ester, et le produit obtenu — l'ion carboxylate , stabilisé par délocalisation de charge — ne peut pas redonner l'ester en retour. C'est une réaction quantitative, ce qui justifie tous les calculs de rendement du programme.
2.2 Une réaction lente : chauffage à reflux
À température ambiante, la saponification est beaucoup trop lente pour un usage pratique. On l'accélère par un chauffage prolongé, ce qui pose un problème : à l'ébullition, les réactifs volatils (eau, parfois éthanol ajouté comme solvant) s'échapperaient sous forme de vapeur. On utilise donc un montage à reflux : un réfrigérant vertical, placé au-dessus du ballon, condense en permanence les vapeurs et les renvoie dans le mélange réactionnel. On peut ainsi chauffer longtemps, à ébullition, sans perte de matière.
2.3 Isoler le savon : le relargage
À la fin de la réaction, le ballon contient un mélange homogène : savon, glycérol, eau, et soude en excès éventuel. Pour isoler le savon, on verse ce mélange dans une solution saturée de chlorure de sodium — c'est le relargage.
Le savon solide est en équilibre de dissolution avec ses ions en solution :
Ajouter du chlorure de sodium solide à saturation augmente fortement la concentration en ions déjà présents dans cet équilibre. D'après la loi de modération (Le Chatelier), l'équilibre est déplacé dans le sens qui consomme cet excès de : le sens , c'est-à-dire la précipitation du savon. C'est un effet d'ion commun : le savon devient beaucoup moins soluble.
Le glycérol, lui, n'est pas un électrolyte : il reste en solution quelle que soit la concentration en sel. Le relargage sépare donc physiquement le savon (qui remonte à la surface sous forme de pâte solide, moins dense que la solution) du glycérol resté dissous dans la phase aqueuse saline.
On saponifie de tristéarine () par un excès de soude.
- stœchiométrie 1:3
- stéarate de sodium,
Vérification par conservation de la masse : en entrée, et en sortie. Le bilan est cohérent.
2.4 Indice de saponification et calculs de rendement
Méthode 1 (stœchiométrique) : calcule , puis , puis . Il faut alors connaître .
Méthode 2 (conservation de la masse) : si l'on ne connaît que (valeur moyenne), on écrit directement , sans avoir besoin de .
L'indice de saponification d'un corps gras est la masse (en milligrammes) d'hydroxyde de potassium nécessaire pour saponifier un gramme de ce corps gras. Par convention, on l'exprime toujours avec , même si la saponification industrielle utilise .
Soit un corps gras assimilé à un triglycéride simple de masse molaire . Pour de corps gras :
- stœchiométrie 1:3
- ; conversion en mg
D'où la relation, dans les deux sens :
Cette valeur, mesurable en laboratoire par un dosage (voir l'exercice 16), permet en retour de remonter à la masse molaire moyenne d'un corps gras dont on ignore la composition exacte — un outil précieux pour contrôler la qualité d'une huile ou d'un savon.
Enfin, le rendement d'une fabrication compare la masse de savon réellement obtenue à la masse théorique attendue :
Un rendement inférieur à est normal : il traduit les pertes de matière lors du relargage, de la filtration, du moulage et du séchage — jamais une remise en cause du caractère total de la réaction elle-même.
3Savon : structure et propriétés
3.1 L'ion carboxylate : une espèce amphiphile
Le savon est constitué d'ions carboxylate à longue chaîne, . Cet ion est dit amphiphile (ou tensioactif) : il possède deux parties aux propriétés opposées.
- la tête hydrophile : chargée, elle forme des interactions fortes (ion-dipôle, liaisons hydrogène) avec l'eau — elle est soluble dans l'eau ;
- la queue hydrophobe (ou lipophile) : une longue chaîne carbonée apolaire, qui ne s'entoure pas d'eau mais se mélange bien aux corps gras — elle est soluble dans l'huile.
Sur l'ion oléate : le groupe est la tête hydrophile, la chaîne (18 carbones au total, une insaturation) est la queue hydrophobe.
Parce qu'il est amphiphile, cet ion n'est à l'aise ni dans l'eau pure (sa queue « gêne ») ni dans l'huile pure (sa tête « gêne ») : il se place spontanément aux interfaces eau/air ou eau/huile, ou s'auto-assemble en micelles dans l'eau au-delà d'une certaine concentration, la concentration micellaire critique (§4.1).
3.2 Savons durs et savons mous
Le contre-ion du carboxylate détermine la texture du savon : le savon dur, solide et compact, est un carboxylate de sodium ; le savon mou, plus onctueux et plus soluble, est un carboxylate de potassium (l'ion , plus gros, gêne davantage l'empilement cristallin des chaînes carbonées).
C'est un carboxylate de potassium : un savon mou, comme le savon noir traditionnel (§7.3).
3.3 Tension superficielle, mouillage, mousse
La tension superficielle de l'eau résulte des liaisons hydrogène entre molécules d'eau en surface. Un savon dissous, en s'adsorbant à la surface de l'eau (têtes dans l'eau, queues vers l'air), diminue cette tension superficielle : l'eau savonneuse mouille mieux les tissus et les surfaces — elle pénètre entre les fibres, ce que l'eau pure, trop « tendue », fait mal. Cette même adsorption aux interfaces air/eau stabilise de fines pellicules liquides autour de bulles d'air : c'est la mousse.
Pouvoir mouillant et pouvoir moussant ne sont pas la cause de l'action détergente, mais ils l'accompagnent et permettent de la constater à l'œil nu : c'est pourquoi une eau qui ne mousse pas avec un savon signale, comme tu le verras au §5, un problème plus profond.
4Action détergente et micelles
4.1 Formation des micelles
Une micelle est un agrégat sphérique de plusieurs milliers d'ions carboxylate, organisés autour d'une gouttelette de graisse : les queues hydrophobes pointent vers l'intérieur, dissoutes dans la graisse, tandis que les têtes hydrophiles pointent vers l'extérieur, au contact de l'eau. La micelle, globalement chargée négativement en surface, reste ainsi stable et dispersée dans l'eau : c'est une émulsion.
4.2 Émulsion des graisses
Une graisse pure est insoluble dans l'eau : livrée à elle-même, elle formerait une phase séparée (comme l'huile flottant sur l'eau d'une vinaigrette non agitée). En s'intercalant à la surface des gouttelettes de graisse, les ions carboxylate abaissent la tension interfaciale eau/graisse et empêchent les gouttelettes de coalescer (fusionner) entre elles : la graisse reste dispersée en une multitude de micelles microscopiques, en suspension stable dans l'eau. C'est une émulsion — le savon ne dissout pas la graisse au sens chimique du terme, il la disperse physiquement.
Erreur fréquente : le savon ne « dissout » pas la graisse comme le ferait un solvant organique. La graisse n'est jamais scindée en petites molécules solubles ; elle reste intacte, mais fragmentée en gouttelettes microscopiques emprisonnées dans des micelles, elles-mêmes solubles grâce à leurs têtes hydrophiles en surface. C'est une dispersion (émulsion), pas une dissolution.
4.3 Le mécanisme complet : éliminer une tache
1. Le savon dissous abaisse la tension superficielle : l'eau savonneuse mouille le tissu et s'infiltre jusqu'à la tache. 2. Les queues hydrophobes des ions carboxylate pénètrent dans la graisse (elles y sont plus stables que dans l'eau), têtes restées à l'extérieur. 3. L'action mécanique (brossage, essorage, agitation du tambour) fournit l'énergie qui arrache la tache, désormais entourée de tensioactif, de la fibre textile. 4. La goutte de graisse, encapsulée dans une micelle chargée en surface, reste dispersée dans l'eau de lavage : les micelles se repoussent électriquement, ce qui empêche la graisse de se redéposer sur le tissu propre. Le rinçage évacue alors l'ensemble.
Aïcha renverse de l'huile de palme sur un tissu. À l'eau seule, la tache reste intacte (étape 1 : la graisse est insoluble et l'eau, tendue en surface, ne pénètre pas le tissu). Avec de l'eau savonneuse, les ions carboxylate insèrent leurs queues dans l'huile (étape 2) ; en frottant le tissu (étape 3), la tache se détache en formant une multitude de micelles microscopiques (étape 4), qui restent en suspension et partent au rinçage : le boubou est propre.
5Eaux dures et limites
5.1 Origine de la dureté de l'eau
Une eau dure contient une concentration élevée d'ions calcium et magnésium dissous, provenant de la dissolution des roches calcaires ou dolomitiques traversées par l'eau (nappes souterraines, puits). Une eau douce (eau de pluie, eaux de surface sur sol granitique) en contient très peu.
On mesure la dureté en degré français : correspond à une concentration de de « calcium équivalent » (somme des ions et ).
| Dureté | douce | moyennement dure | dure | très dure |
|---|---|---|---|---|
| à | à |
5.2 Précipitation des savons calciques et magnésiens
En eau dure, les ions carboxylate réagissent avec et pour former un précipité insoluble, la chaux de savon :
Ce précipité, sans aucun pouvoir détergent, forme les dépôts collants sur le linge ou l'auréole grisâtre autour d'une baignoire. Tant que les ions et n'ont pas été entièrement précipités, aucune mousse durable n'apparaît : le savon versé en premier est « gaspillé ».
Une eau contient . Masse de stéarate de magnésium formée par litre ?
- stœchiométrie 1:1 en
5.3 Eau acide, eau salée
En milieu acide, l'ion carboxylate — base faible — est reprotoné :
L'acide gras obtenu, à très longue chaîne, est quasi insoluble dans l'eau : il forme lui aussi un dépôt inefficace. C'est pourquoi le savon perd son pouvoir nettoyant dans une eau trop acide (eau de pluie très chargée en dissous, certaines eaux de rivière).
Enfin, en eau très salée (eau saumâtre, littoral), c'est le principe même du relargage (§2.3) qui joue contre le savon : l'excès d'ions déjà présent dans l'eau salée fait précipiter une partie du savon par effet d'ion commun, avant même qu'il n'ait eu le temps d'agir. Retiens que trois types d'eau limitent l'efficacité du savon — dure, acide, salée — et qu'ils s'expliquent tous par un déplacement d'équilibre de solubilité.
6Détergents de synthèse
6.1 Structure des détergents synthétiques
Un détergent de synthèse est un tensioactif amphiphile, comme le savon, mais dont la tête hydrophile n'est pas un groupe carboxylate. Trois familles industrielles principales :
- alkylbenzènesulfonates (anioniques) : ;
- sulfates d'alkyle (anioniques) : ;
- agents non ioniques : , sans charge, hydrophiles grâce aux liaisons hydrogène de la chaîne polyéther.
Dodécylbenzènesulfonate de sodium : . Une masse de pèse donc .
6.2 Avantages : eau dure et eau acide
Les sels de calcium et de magnésium des sulfonates et sulfates d'alkyle, contrairement aux carboxylates, restent solubles dans l'eau : un détergent de synthèse ne précipite pas en eau dure, et reste pleinement efficace. De plus, le groupe , base très faible, reste ionisé même en milieu acide (contrairement au carboxylate, reprotoné en ) : un détergent de synthèse fonctionne aussi en eau acide.
Dans une eau à , un savon perd une grande partie de son efficacité (§5.2) : une masse importante précipite avant de mousser. Un détergent de synthèse équivalent, lui, reste intégralement actif dès le premier gramme dissous — aucune fraction n'est « consommée » par les ions /, ce qui explique son usage privilégié dans les lave-linge modernes, où l'eau du réseau est rarement parfaitement douce.
6.3 Biodégradabilité et eutrophisation
Ne confonds pas les mots : au sens strict du programme, le savon désigne un carboxylate obtenu par saponification d'un corps gras, tandis que détergent (ou détergent « de synthèse ») désigne un tensioactif obtenu par synthèse chimique, à tête sulfonate, sulfate ou non ionique. Le savon est lui aussi, au sens large, un agent « détergent » (qui nettoie) — mais dans ce chapitre, les deux mots désignent deux familles chimiques distinctes.
La biodégradabilité d'un détergent dépend fortement de la forme de sa chaîne carbonée : une chaîne linéaire est dégradée par les bactéries (par -oxydation successive, depuis l'extrémité de la chaîne — le même mécanisme qui dégrade naturellement les acides gras) ; une chaîne ramifiée y résiste beaucoup plus longtemps.
Dans les années 1950, l'industrie diffuse massivement des détergents à chaîne ramifiée (ABS). Bon marché et actifs même en eau dure, ils envahissent les foyers — mais résistent aux stations d'épuration. Au tournant des années 1960, plusieurs rivières d'Europe et d'Amérique du Nord se couvrent d'épais tapis de mousse, parfois sur des kilomètres à chaque chute d'eau. En 1961, l'Allemagne adopte la première loi mondiale imposant un taux minimal de biodégradabilité pour les tensioactifs de lessive ; l'industrie leur substitue alors des chaînes linéaires (LAS), biodégradables, encore utilisées aujourd'hui.
Les phosphates, longtemps ajoutés comme adjuvants (§6.4), posent un problème distinct : rejetés dans les rivières et les lacs, ils agissent comme un engrais et provoquent une prolifération explosive d'algues, l'eutrophisation ; leur décomposition consomme ensuite tout le dioxygène dissous, asphyxiant la faune aquatique. En Afrique, le lac Tchad — dont la superficie a diminué de plus de depuis les années 1960, sous l'effet conjugué du changement climatique et des prélèvements pour l'irrigation — illustre la fragilité des grands lacs peu profonds du Sahel : les eaux usées chargées en phosphates (détergents domestiques, engrais agricoles) y ajoutent une pression supplémentaire sur la qualité de l'eau, en particulier près des rives densément peuplées.
6.4 Lessives et adjuvants
Une lessive moderne n'est presque jamais un tensioactif pur : elle contient des adjuvants. Les zéolithes (aluminosilicates), qui ont largement remplacé les phosphates, adoucissent l'eau par échange d'ions (elles captent / et libèrent ) sans risque d'eutrophisation. Des enzymes (protéases, lipases, amylases) digèrent spécifiquement les taches protéiques, grasses ou amylacées, même à basse température. Des azurants optiques, enfin, absorbent l'ultraviolet et le réémettent en bleu, compensant le léger jaunissement du linge blanc.
7Fabrication locale
7.1 Protocole général de fabrication
1. Fusion : faire fondre le corps gras (huile ou beurre). 2. Saponification : ajouter progressivement, en agitant à chaud (à reflux au laboratoire, pour éviter toute perte), la solution concentrée de soude ou de potasse ; poursuivre jusqu'à obtenir un mélange homogène et épais (la « trace »). 3. Relargage : verser dans une solution saturée de chlorure de sodium pour précipiter le savon (procédé « à chaud ») — à l'échelle artisanale, on laisse parfois simplement le mélange durcir par refroidissement, sans relargage séparé (procédé « à froid »). 4. Moulage : couler ou presser la pâte de savon dans des moules. 5. Séchage (cure) : laisser sécher plusieurs semaines à l'air libre ; la réaction résiduelle s'achève, l'eau s'évapore, le savon durcit et devient moins irritant pour la peau.
7.2 Savon de Marseille et savon industriel
Le procédé industriel reprend ces étapes à grande échelle, dans d'immenses chaudrons (« empâtage », cuisson, lavages successifs à l'eau salée, « liquidation », moulage).
En octobre 1688, sur ordre de Colbert, ministre de Louis XIV, un édit royal réglemente strictement la fabrication du « véritable savon de Marseille » : cuisson exclusivement à l'huile d'olive, sans graisse animale ni autre huile, sous peine de destruction du produit non conforme. Cette exigence de pureté, à une époque où la fraude sur les corps gras était courante, a forgé la réputation du savon marseillais dans toute l'Europe. Aujourd'hui, l'appellation repose sur une règle héritée de cette tradition : au moins de corps gras (huiles végétales), sans colorant ni parfum de synthèse pour le savon dit « traditionnel ».
7.3 Savon noir traditionnel
Le savon noir, préparé traditionnellement en Afrique de l'Ouest, illustre une chimie purement locale : on obtient la base par lixiviation des cendres de bois (on fait percoler de l'eau à travers les cendres), qui donne une lessive alcaline riche en carbonate et hydroxyde de potassium. Mélangée à chaud à de l'huile de palme ou du beurre de karité, cette potasse végétale sature progressivement les triglycérides : le savon obtenu, un carboxylate de potassium, est un savon mou (§3.2), pâteux, brun-noir, traditionnellement utilisé pour le corps comme pour le linge.
7.4 Savon au beurre de karité
Dans les coopératives féminines de Bamako ou de Ndjamena, le beurre de karité fondu est saponifié à chaud par une solution de soude, parfois complétée d'un peu d'huile végétale (arachide, coco) pour ajuster la dureté du savon final, puis parfumé et moulé en savonnettes.
Pour obtenir environ de savon (masse molaire moyenne ) à partir de beurre de karité () et d'une solution de soude à :
- pertes lors du moulage, du séchage, de la filtration
Fiche mémo
- Triglycéride = triester du glycérol (, ) + 3 acides gras ; .
- Acides gras usuels : palmitique C16 (), stéarique C18 (), oléique C18:1 (), linoléique C18:2 ().
- Insaturation point de fusion bas (huile liquide) ; indice d'iode mesure l'insaturation.
- Saponification : triglycéride (ou KOH) glycérol (ou RCOOK) ; réaction lente, TOTALE, à reflux.
- Relargage : ajout de NaCl saturé précipitation du savon par effet d'ion commun ; le glycérol reste dissous.
- Indice de saponification (mg de KOH par g de corps gras).
- Rendement .
- Ion carboxylate : amphiphile — tête hydrophile, queue hydrophobe.
- Micelle : queues dans la graisse, têtes vers l'eau ; émulsionne les graisses, empêche leur redépôt.
- Eau dure : (précipité, savon gaspillé). Idem en eau acide (RCOOH insoluble) et en eau très salée.
- Détergents de synthèse : sulfonates/sulfates d'alkyle ou ; sels de Ca/Mg solubles efficaces en eau dure et en milieu acide.
- Limites des détergents : biodégradabilité (chaîne linéaire > ramifiée) ; phosphates eutrophisation, remplacés par les zéolithes.
- Fabrication : fusion saponification à chaud relargage moulage séchage (cure). Savon dur (Na) ou mou (K, savon noir).
8Exercices corrigés
Écris la formule brute et calcule la masse molaire de la tripalmitine, triglycéride simple formé de glycérol et de trois acides palmitiques ().
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Formule brute : .
Écris l'équation de saponification de la tristéarine par la potasse ().
Voir le corrigé détaillé
Le produit est un carboxylate de potassium : un savon mou.
Calcule la masse molaire du stéarate de sodium .
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Sur la formule de l'ion oléate , identifie la partie hydrophile et la partie hydrophobe. Est-il plus soluble dans l'eau ou dans l'huile ?
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Le groupe est la tête hydrophile (chargée, forme des liaisons avec l'eau) ; la chaîne est la queue hydrophobe (apolaire). L'ion est amphiphile : ni pleinement soluble dans l'eau pure, ni dans l'huile pure — c'est justement ce qui lui permet de se placer aux interfaces et de former des micelles.
Parmi (a) et (b) , lequel est un savon dur, lequel est un savon mou ?
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(a) est un carboxylate de sodium : savon dur. (b) est un carboxylate de potassium : savon mou.
Une eau contient (on néglige ). Sachant que , calcule sa dureté en et classe cette eau.
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- dureté
: cette eau est moyennement dure.
On saponifie d'huile assimilée à de la trioléine () par un excès de soude. Calcule la masse théorique de savon (oléate de sodium, ) et la masse de soude consommée. Si l'on ne récupère en pratique que de savon, quel est le rendement ?
Voir le corrigé détaillé
Calcule l'indice de saponification de la tripalmitine (). Un corps gras inconnu a un indice de saponification de : détermine sa masse molaire moyenne et propose un corps gras usuel cohérent.
Voir le corrigé détaillé
Cette valeur est cohérente avec une huile d'arachide (indice de saponification usuel à ), riche en acides gras en C18 majoritairement insaturés.
Une eau contient . On y dissout du stéarate de sodium (). Calcule, par litre, la masse de stéarate de calcium précipité et la masse de savon ainsi rendue inutile.
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Sur la même eau qu'à l'exercice 9, on utilise cette fois un détergent de synthèse (dodécylbenzènesulfonate de sodium, ) à la place du savon. Écris l'équation de sa mise en présence de , sachant que le sulfonate de calcium correspondant est soluble. Quelle masse de tensioactif est perdue par litre ? Compare à l'exercice 9.
Voir le corrigé détaillé
Le produit reste dissous (aq) : il n'y a pas de précipitation. La masse de tensioactif perdue est donc , contre pour le savon (exercice 9) : le détergent de synthèse reste intégralement disponible pour nettoyer dans cette eau dure.
On saponifie une masse d'huile de palme, assimilée à un triglycéride de masse molaire moyenne , par une solution de soude de concentration .
- Écris l'équation générale de la réaction (les acides gras seront notés ).
- Calcule la quantité de matière d'huile engagée.
- En déduire le volume de solution de soude nécessaire pour saponifier exactement cette huile.
- Calcule la masse théorique de savon obtenue, en assimilant celui-ci à un carboxylate de sodium de masse molaire moyenne .
- On recueille en réalité de savon après relargage et séchage. Calcule le rendement et propose une explication à la perte de matière.
Voir le corrigé détaillé
1.
2.
3.
4.
5.
La réaction elle-même est totale ; la perte de provient des étapes physiques ultérieures : savon partiellement dissous dans les eaux de lavage du relargage, pertes lors de la filtration et du transfert, eau résiduelle emprisonnée dans la pâte.
Le tableau ci-dessous donne l'indice d'iode et l'indice de saponification de trois corps gras :
| huile d'arachide | huile de palme | beurre de karité | |
|---|---|---|---|
| 92 | 52 | 60 | |
| 192 | 199 | 182 |
- Classe ces trois corps gras par insaturation croissante. Lequel est liquide à température ambiante ? Justifie.
- À partir de l'indice de saponification de l'huile de palme, calcule sa masse molaire moyenne .
- Calcule, par conservation de la masse, la masse théorique de savon obtenue en saponifiant de cette huile de palme par de la soude.
Voir le corrigé détaillé
1. L'indice d'iode croît avec l'insaturation : palme (52) karité (60) arachide (92). L'huile d'arachide, la plus insaturée, a la température de fusion la plus basse : elle est liquide à température ambiante, contrairement au beurre de karité et à l'huile de palme, plus saturés et solides ou pâteux.
2.
3.
- conservation de la masse : pas besoin de connaître
Une famille de Bamako utilise, pour la lessive, d'eau de puits de dureté , avec du savon assimilé à de l'oléate de sodium ().
- Convertis la dureté en concentration molaire de « calcium équivalent » (), puis calcule la quantité de matière correspondante dans les .
- Calcule la masse de savon qui précipite inutilement dans cette eau avant tout pouvoir moussant.
- Le savon coûte F CFA/kg, un détergent de synthèse équivalent (non consommé par la dureté) coûte F CFA/kg. Pour un lavage nécessitant de tensioactif réellement actif, compare le coût total des deux options dans cette eau, et conclus.
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- savon : masse totale nécessaire
- coût savon F CFA
- détergent : masse nécessaire non consommé par le calcium
- coût détergent F CFA
Malgré le savon perdu par précipitation, le savon ( F CFA) reste ici moins cher que le détergent ( F CFA) : l'écart de prix unitaire compense la perte due à la dureté de l'eau. Une conclusion hâtive (« le détergent est toujours plus économique en eau dure ») aurait été fausse : seul le calcul permet de trancher.
Coopérative de Ndjamena. Une coopérative de femmes fabrique du savon au beurre de karité () à partir de de beurre et d'une solution de soude en excès. Le savon obtenu a une masse molaire moyenne de .
- Écris l'équation de la réaction (formule générale avec R).
- Calcule la quantité de matière de beurre engagée, puis la masse théorique de glycérol co-produite.
- Calcule la masse théorique de savon.
- Après démoulage et séchage, la coopérative obtient 55 savonnettes de . Calcule le rendement.
- Chaque savonnette est vendue F CFA ; le coût des matières premières (beurre, soude, combustible) s'élève à F CFA. Calcule le bénéfice réalisé.
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- recette F CFA
- bénéfice
- F CFA
Fatimé, à Abéché. Pour chaque lessive, Fatimé utilise d'eau. En saison sèche, elle puise une eau de dureté ; en saison des pluies, elle recueille une eau de pluie de dureté . Elle lave le linge avec un savon assimilé à de l'oléate de sodium (), fois par semaine.
- Calcule la masse de savon précipitée inutilement par lessive dans chacune des deux eaux.
- En déduire la masse de savon supplémentaire gaspillée, par mois (4 semaines), en saison sèche par rapport à la saison des pluies.
- Sachant que le savon coûte F CFA/kg, calcule le surcoût mensuel lié à la dureté de l'eau de puits.
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- puits :
- pluie :
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- surplus par lessive
- lessives/semaine semaines lessives/mois
- surplus mensuel
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- surcoût
- F CFA par mois
Ce surcoût, purement dû à la dureté de l'eau, justifierait par exemple d'utiliser un détergent de synthèse pendant la saison sèche.
Contrôle qualité, Dakar. Un laboratoire vérifie qu'un savon artisanal provient bien d'huile d'arachide pure (masse molaire moyenne attendue , attendu ). On prélève de corps gras extrait du savon, saponifié à chaud par un excès connu de potasse : d'une solution de à . Après saponification complète, l'excès de potasse restant est dosé par une solution d'acide chlorhydrique à : il faut verser pour atteindre l'équivalence.
- Calcule la quantité de matière de initialement introduite, puis celle restée en excès.
- En déduire la quantité, puis la masse, de qui a réellement réagi avec le corps gras.
- Calcule l'indice de saponification mesuré, puis la masse molaire moyenne apparente du corps gras.
- Ce savon te semble-t-il conforme à une huile d'arachide pure ? Propose une explication.
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La masse molaire apparente () est très supérieure à celle attendue pour l'huile d'arachide (), et l'indice de saponification mesuré () est nettement inférieur à la valeur attendue (). L'échantillon a donc consommé moins de potasse que ne le ferait un gramme d'huile d'arachide pure : une partie de sa masse n'est probablement pas saponifiable — le savon est vraisemblablement additionné d'une charge non grasse (eau, charge minérale...), et n'est pas conforme à un savon d'huile d'arachide pure.