Ouvre un bidon d’essence à la pompe de Dakar ou de Douala : à côté du gasoil, tu trouveras parfois du « super sans plomb » additivé à l’éthanol. Regarde l’étiquette d’un flacon de gel hydroalcoolique : « alcool à 70° ». Écoute la recette du bili-bili tchadien ou du vin de palme ivoirien : dans les deux cas, un sucre fermente et donne… un alcool. Un seul et même groupe d’atomes, le groupe hydroxyle , explique tout cela à la fois : le carburant qui brûle, le désinfectant qui s’évapore vite, la boisson qui enivre et, mal maîtrisée, qui empoisonne.
Dans le chapitre sur les alcanes, tu as appris à décrire des chaînes carbonées peu réactives. Ici, on greffe sur une telle chaîne un seul atome d’oxygène supplémentaire — et tout change. Ce petit groupe rend la molécule polaire, capable de tisser des liaisons hydrogène, et surtout réactive : elle brûle, elle réagit avec le sodium, elle se déshydrate en alcène, elle s’oxyde en aldéhyde, en cétone ou en acide selon les cas. C’est ta toute première rencontre avec une véritable fonction chimique — un groupe caractéristique qui pilote la réactivité de toute une famille de molécules.
C’est aussi la première fois que tu vas écrire des équations d’oxydoréduction complètes en chimie organique, avec des couples comme ou . La méthode est exactement celle que tu maîtrises déjà en chimie des solutions ; on l’applique simplement à des molécules plus grosses. Prends ton temps sur cette partie : elle prépare directement les chapitres sur les aldéhydes, les cétones et les acides carboxyliques.
Enfin, ce chapitre a une portée très concrète : comprendre pourquoi un alcool frelaté peut rendre aveugle, pourquoi on écarte les premières gouttes d’une distillation artisanale, ou comment fonctionne un alcootest. La chimie des alcools n’est pas qu’une suite de formules : c’est aussi une question de sécurité.
1Groupe caractéristique et nomenclature
1.1 Le groupe hydroxyle et la formule générale
Un alcool est un composé organique dont une molécule renferme le groupe caractéristique hydroxyle , fixé sur un atome de carbone saturé (ne portant aucune liaison double).
Pour un alcool saturé à chaîne non cyclique — les seuls étudiés cette année — la formule brute générale est :
où est le nombre d’atomes de carbone () et désigne une chaîne carbonée (un groupe alkyle).
Le groupe doit impérativement être porté par un carbone saturé : si l’oxygène était fixé sur un carbone d’une double liaison , on n’aurait plus un alcool mais un énol, une espèce instable qui se réarrange presque toujours. De même, un fixé directement sur un cycle benzénique donne un phénol, une famille à la réactivité très différente, hors programme cette année.
Ne confonds pas le groupe hydroxyle des alcools, , avec la fonction éther-oxyde , où l’oxygène est encadré par deux chaînes carbonées et ne porte aucun hydrogène. Un éther n’est pas un alcool : ni ses propriétés physiques, ni sa réactivité ne sont les mêmes.
1.2 Règles de nomenclature
On procède en trois temps.
- On repère la chaîne carbonée la plus longue qui contient le carbone portant le groupe ; elle donne le nom de l’alcane correspondant.
- On numérote les carbones de cette chaîne de façon à donner le plus petit indice possible au carbone fonctionnel (celui qui porte ).
- On remplace le « e » final du nom de l’alcane par le suffixe « -ol », précédé de l’indice de position entre tirets. Les ramifications éventuelles se nomment comme pour les alcanes.
| Formule semi-développée | Nom |
|---|---|
| méthanol | |
| éthanol | |
| propan-1-ol | |
| propan-2-ol | |
| butan-1-ol | |
| butan-2-ol |
Nommons .
- la chaîne la plus longue passant par le carbone fonctionnel compte 3 carbones : c’est un propanol
- on numérote depuis l’extrémité la plus proche de le doit porter le plus petit indice
- ⇒ est sur le carbone 1, le méthyle est sur le carbone 2
- ⇒le composé se nomme 2-méthylpropan-1-ol
Écrivons la formule semi-développée du pentan-3-ol.
- « pentan » : chaîne principale de 5 carbones
- « 3-ol » : le groupe est porté par le carbone 3
- ⇒
Le mot « alcool » vient de l’arabe al-kuḥl, qui désignait à l’origine une poudre fine de sulfure d’antimoine utilisée comme fard pour les yeux. Les alchimistes du monde arabo-musulman, notamment Jâbir ibn Hayyân (vers 721–815) puis Al-Râzî (865–925) à Bagdad, perfectionnent l’alambic et l’utilisent pour distiller toutes sortes de substances ; le mot en vient à désigner, par extension, toute substance obtenue par distillation fine, puis spécifiquement l’esprit-de-vin.
Il faudra attendre Antoine Lavoisier, à la fin du XVIIIe siècle, pour que l’éthanol soit reconnu comme un composé défini de carbone, d’hydrogène et d’oxygène, puis le XIXe siècle pour que la famille des alcools soit comprise comme une véritable fonction chimique, généralisable à des centaines de molécules.
2Classes d’alcools
Deux alcools de formules voisines peuvent réagir très différemment face à un oxydant. La raison est structurale : elle tient uniquement à l’environnement immédiat du carbone qui porte le groupe . On distingue trois classes d’alcools.
2.1 Les trois classes
On appelle carbone fonctionnel le carbone qui porte le groupe . Sa classe est donnée par le nombre d’atomes de carbone qui lui sont directement liés :
- alcool primaire (I) : le carbone fonctionnel est lié à un seul autre carbone (ou à aucun, cas particulier du méthanol) ;
- alcool secondaire (II) : il est lié à deux autres carbones ;
- alcool tertiaire (III) : il est lié à trois autres carbones.
On repère le carbone qui porte , puis on compte ses voisins carbonés — et seulement eux, sans se laisser distraire par la longueur totale de la molécule. Moyen sûr : compter les hydrogènes restants sur ce carbone. Deux et un voisin (ou trois et aucun voisin, cas du méthanol) primaire ; un et deux voisins secondaire ; aucun et trois voisins tertiaire.
- (éthanol) : le carbone fonctionnel n’a qu’un seul voisin carboné
- ⇒alcool primaire
- (propan-2-ol) : deux voisins carbonés
- ⇒alcool secondaire
- (2-méthylpropan-2-ol) : trois voisins carbonés
- ⇒alcool tertiaire
Le butan-2-ol, , a son carbone fonctionnel (le carbone 2) lié d’un côté à et de l’autre à : deux voisins carbonés distincts. C’est un alcool secondaire, bien que la molécule compte quatre carbones au total — ce nombre total n’entre pas en ligne de compte.
Le piège classique est de compter tous les carbones de la molécule au lieu des seuls voisins directs du carbone fonctionnel. Un alcool à longue chaîne comme l’hexan-1-ol reste primaire : peu importe que la chaîne compte six carbones, seul celui immédiatement voisin du carbone fonctionnel est compté.
3Propriétés physiques
3.1 La liaison hydrogène
Une liaison hydrogène est une interaction électrostatique entre un atome d’hydrogène lié à un atome très électronégatif (ici l’oxygène du groupe , noté ) et le doublet non liant d’un atome électronégatif d’une molécule voisine. L’atome d’hydrogène, appauvri en électrons, porte une charge partielle .
Le groupe est polaire : la liaison partage inégalement ses électrons, l’oxygène étant beaucoup plus électronégatif que l’hydrogène. Chaque molécule d’alcool peut ainsi former une liaison hydrogène avec l’oxygène d’une molécule voisine, ce qu’un alcane ne peut pas faire : aucun de ses atomes n’est assez électronégatif.
3.2 Températures de changement d’état et miscibilité
Comparés à un alcane de masse molaire voisine, les alcools ont des températures d’ébullition nettement plus élevées : il faut fournir de l’énergie supplémentaire pour rompre les liaisons hydrogène entre les molécules avant qu’elles ne passent en phase gazeuse.
| Alcool | Formule | Solubilité dans l’eau | ||
|---|---|---|---|---|
| méthanol | totale (miscible) | |||
| éthanol | totale (miscible) | |||
| propan-1-ol | totale (miscible) | |||
| butan-1-ol | faible () | |||
| pentan-1-ol | très faible |
Comparons l’éthanol () et le propane (), deux molécules de masses molaires presque identiques.
- alcane : aucune liaison hydrogène entre molécules
- liaison hydrogène entre les groupes
- ⇒un écart de plus de pour une masse molaire quasi identique
La seule différence structurale — un atome d’oxygène en plus, capable de liaison hydrogène — explique cet écart considérable.
Ne dis jamais « tous les alcools sont solubles dans l’eau ». C’est vrai pour les tout premiers termes de la famille (méthanol, éthanol, propanols), mais la solubilité chute rapidement quand la chaîne carbonée s’allonge : la partie hydrocarbonée est hydrophobe, et elle finit par dominer le comportement de la molécule dès 5 ou 6 atomes de carbone.
4Déshydratation
Avant de nous concentrer sur la déshydratation, un rapide aperçu de deux réactions plus simples permet de mesurer à quel point le groupe transforme la réactivité d’une chaîne carbonée.
4.1 Combustion et réaction avec le sodium
Comme les alcanes, les alcools brûlent. La combustion complète d’un alcool, en excès de dioxygène, produit du dioxyde de carbone et de l’eau, en dégageant une grande quantité d’énergie :
C’est cette réaction, très exothermique, qui fait du bioéthanol un carburant : mélangé à l’essence, il permet de réduire la part de pétrole importé.
- ⇒
- ×2on multiplie par 2 pour obtenir des nombres entiers
Le groupe porte un hydrogène légèrement acide (mobile). Comme l’eau, un alcool réagit avec le sodium métallique : il se forme un alcoolate de sodium et du dihydrogène gazeux.
Avec le butan-2-ol, l’équation s’écrit :
On observe une effervescence (dégagement gazeux) à la surface du morceau de sodium, comme dans l’eau — mais nettement moins vive.
4.2 Déshydratation intramoléculaire et règle de Zaïtsev
La déshydratation intramoléculaire d’un alcool est l’élimination d’une molécule d’eau à partir d’une seule molécule d’alcool, sous l’action d’un catalyseur acide (acide sulfurique concentré, ou alumine ) à chaud. Elle produit un alcène :
Quand l’alcool est symétrique ou que le carbone fonctionnel est en bout de chaîne, un seul alcène est possible. Mais dès que ce carbone a des voisins inégaux de part et d’autre, plusieurs alcènes peuvent se former, selon le carbone voisin dont on retire un hydrogène.
Lorsque plusieurs alcènes sont possibles, le produit majoritaire est celui dont la double liaison est la plus substituée (portée par le carbone le plus riche en chaînes carbonées voisines).
Un alcène plus substitué est plus stable : les groupes alkyle voisins de la double liaison cèdent une partie de leur densité électronique au système , ce qui abaisse l’énergie de la molécule. Or, en catalyse acide, la réaction passe par un intermédiaire carbocation : celui-ci évolue préférentiellement vers l’état de transition le plus stable, donc vers l’alcène le plus substitué, qui devient le produit majoritaire.
Le butan-2-ol, , a deux carbones voisins du carbone fonctionnel (C1 et C3) : deux alcènes sont envisageables.
- retrait d’un sur C3 : (but-2-ène)double liaison disubstituée des deux côtés
- retrait d’un sur C1 : (but-1-ène)double liaison monosubstituée
- ⇒le but-2-ène (plus substitué) est majoritaire, le but-1-ène est minoritaire
Le propan-1-ol, , ne possède qu’un seul carbone voisin du carbone fonctionnel : la déshydratation ne fournit qu’un seul alcène, le propène . La règle de Zaïtsev ne s’applique que lorsqu’un choix existe entre plusieurs alcènes.
Un alcool tertiaire se déshydrate souvent le plus vite (le carbocation intermédiaire y est le plus stable), mais cela ne change rien à la règle de Zaïtsev sur la régiosélectivité : c’est la stabilité de l’alcène formé, et non celle de l’alcool de départ, qui détermine le produit majoritaire.
5Oxydation ménagée
La combustion est une oxydation totale, brutale, qui détruit la molécule. On s’intéresse maintenant à l’oxydation ménagée : une oxydation contrôlée, qui ne touche que le carbone fonctionnel et laisse le reste de la chaîne intact. Cette réactivité dépend directement de la classe de l’alcool — d’où l’importance de la section 2.
5.1 Oxydation par l’oxyde de cuivre
Au laboratoire, on réalise souvent une oxydation ménagée en faisant passer les vapeurs d’un alcool chaud sur un fil de cuivre chauffé au rouge et recouvert d’oxyde de cuivre (noir). Le cuivre de oxyde l’alcool et se réduit en cuivre métallique (le fil redevient brillant).
| Classe | Réaction avec | Produit |
|---|---|---|
| primaire | aldéhyde | |
| secondaire | cétone | |
| tertiaire | pas de réaction | — |
Un alcool tertiaire résiste totalement à l’oxydation ménagée : son carbone fonctionnel ne porte aucun hydrogène à céder. L’oxyder exigerait de rompre une liaison de la chaîne — ce qui n’est plus une oxydation « ménagée », mais une dégradation profonde de la molécule, hors programme.
5.2 Écrire une demi-équation d’oxydation organique
Au-delà de , les oxydants utilisés en solution acide sont les ions permanganate (violet) et dichromate (orange). Il faut alors écrire des équations d’oxydoréduction complètes, exactement comme en chimie des solutions.
On procède comme pour toute demi-équation redox.
- On écrit le couple réduit / oxydé (alcool / aldéhyde, alcool / cétone, aldéhyde / acide…).
- On équilibre les atomes d’oxygène avec des molécules .
- On équilibre les atomes d’hydrogène avec des ions .
- On équilibre les charges avec des électrons , du côté où la charge totale est la plus élevée.
L’oxydation complète d’un alcool primaire en acide carboxylique se fait en deux étapes de 2 électrons chacune.
- alcool → aldéhyde
- +aldéhyde → acide, un apporte l’oxygène
- ⇒demi-équation globale, 4 électrons échangés
- demi-équation du réducteur (couple ) :
- ×3 / ×2on multiplie la 1ʳᵉ demi-équation par 3 et la 2ᵉ par 2, pour échanger électrons de part et d’autreplus petit commun multiple de 4 et 6
- +
- ⇒après simplification des et en excès
Cette dernière équation, parfaitement équilibrée en atomes et en charges, est précisément celle qui gouverne l’alcootest chimique (section 5.5).
Avec un défaut d’oxydant (on distille l’aldéhyde formé au fur et à mesure), on peut arrêter l’oxydation avant l’acide.
- oxydation :
- réduction :
- +
- ⇒
Le propan-2-ol s’oxyde en propanone (une cétone), et la réaction s’arrête là.
- oxydation :
- réduction :
- ×5 / ×2plus petit commun multiple de 2 et 5 : on échange 10 électrons
- +
- ⇒
5.3 Cascade d’oxydation selon la classe
Retiens surtout la logique d’ensemble, résumée ci-dessous : un alcool primaire peut être oxydé deux fois de suite (aldéhyde puis acide), un alcool secondaire une seule fois (cétone, puis blocage), un alcool tertiaire jamais.
5.4 Tests caractéristiques des produits d’oxydation
Comment savoir, en pratique, si l’oxydation d’un alcool a produit un aldéhyde, une cétone… ou rien du tout (cas d’un alcool tertiaire) ? Deux réactifs classiques permettent de trancher.
La 2,4-dinitrophénylhydrazine (2,4-DNPH) réagit avec tout composé possédant un groupe carbonyle — aldéhyde ou cétone — pour donner un précipité jaune-orangé. Ce test est positif pour les deux familles : il prouve la présence d’un carbonyle, mais ne permet pas de distinguer un aldéhyde d’une cétone.
La liqueur de Fehling (solution bleue d’ions complexés en milieu basique) est réduite, à chaud, par un aldéhyde : il se forme un précipité rouge brique d’oxyde de cuivre(I) . Une cétone ne réduit pas la liqueur de Fehling, qui reste bleue.
| Composé testé | 2,4-DNPH | Liqueur de Fehling (à chaud) |
|---|---|---|
| alcool | négatif | négatif |
| aldéhyde | positif (précipité jaune-orangé) | positif (précipité rouge brique) |
| cétone | positif (précipité jaune-orangé) | négatif (reste bleu) |
Un composé A, obtenu par oxydation ménagée d’un alcool par , donne un précipité jaune-orangé avec la 2,4-DNPH, mais ne réagit pas avec la liqueur de Fehling.
- 2,4-DNPH positif ⇒ A possède un groupe aldéhyde ou cétone
- Fehling négatif ⇒ A n’est pas un aldéhyde
- ⇒A est une cétone, donc l’alcool de départ était secondaire
5.5 Alcootest et lampe sans flamme
Le conducteur souffle dans un tube contenant du dichromate de potassium acidifié, fixé sur un support solide (gel de silice), de couleur orange. Si l’air expiré contient de l’éthanol, celui-ci réduit les ions dichromate en ions , de couleur verte, selon l’équation établie au § 5.2 :
Plus l’air contient d’éthanol, plus la zone qui vire au vert s’étend le long du tube : c’est une mesure semi-quantitative, remplacée aujourd’hui par des éthylotests électroniques pour les mesures précises.
Le premier alcootest utilisable sur le terrain, le « Drunkometer », est mis au point en 1938 par le médecin légiste américain Rolla Harger. En 1954, l’ingénieur Robert Borkenstein, de la police de l’Indiana, invente le Breathalyzer : un appareil portable fondé exactement sur la réaction du dichromate de potassium acidifié avec l’éthanol de l’air expiré. Ce principe reste, plus d’un demi-siècle plus tard, à la base des éthylotests chimiques jetables utilisés lors des contrôles routiers.
La lampe sans flamme illustre, à l’inverse, une oxydation ménagée catalytique et continue, sans oxydant chimique consommé en solution.
On imbibe un peu de coton d’éthanol dans un flacon, on approche un instant une flamme du fil de platine : il rougit. On retire la flamme — le fil continue de rougir, tant qu’il reste de l’éthanol. Le platine catalyse l’oxydation des vapeurs par le dioxygène de l’air ; la réaction, exothermique, entretient elle-même la température du catalyseur.
Ne confonds pas la lampe sans flamme (oxydation ménagée catalytique) avec une combustion : il n’y a ni flamme ni / comme produits principaux. C’est une oxydation partielle, de la même famille que celle par ou par /.
6Estérification (approche)
Un alcool peut aussi réagir avec un acide carboxylique. Cette réaction, que tu approfondiras en terminale, mérite une première approche dès maintenant : elle explique la synthèse de nombreux arômes et parfums.
6.1 La réaction d’estérification
L’estérification est la réaction entre un acide carboxylique et un alcool , qui produit un ester et de l’eau :
L’estérification directe est une réaction lente (plusieurs heures à température ambiante ; on la catalyse par de l’acide sulfurique et on chauffe à reflux pour l’accélérer) et limitée : elle atteint un état d’équilibre où coexistent les quatre espèces, sans jamais consommer la totalité des réactifs (rendement voisin de 67 % dans les cas les plus simples). C’est pourquoi la double flèche remplace la simple flèche .
- acide éthanoïque + éthanol
- ⇌ (éthanoate d’éthyle) +
Le nom de l’ester se construit à partir de celui de l’acide (suffixe « -oate ») suivi du nom du groupe issu de l’alcool.
Formons l’ester à partir de l’acide propanoïque et du méthanol .
- ⇒l’ester obtenu est le propanoate de méthyle
Ne dis jamais que l’estérification « transforme tout l’acide et tout l’alcool en ester » : c’est un équilibre. Une partie de l’acide et de l’alcool de départ subsiste toujours dans le mélange final, quelle que soit la durée de la réaction.
7Fermentation alcoolique
7.1 De quoi s’agit-il ?
La fermentation alcoolique est la transformation du glucose en éthanol et en dioxyde de carbone, sous l’action d’enzymes (la zymase) produites par des levures (le plus souvent Saccharomyces cerevisiae), en l’absence de dioxygène :
Cette réaction est connue et exploitée depuis des millénaires, bien avant qu’on en comprenne le mécanisme. En Afrique subsaharienne, deux boissons traditionnelles en sont issues : le bili-bili, bière de mil ou de sorgho fermenté, du Tchad (Ndjamena, Abéché) au Nigéria, et le vin de palme, obtenu par fermentation spontanée de la sève sucrée du palmier, très répandu du Sénégal au Cameroun en passant par la Côte d’Ivoire.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, on pense que la fermentation est un simple phénomène chimique spontané. En 1857, le chimiste français Louis Pasteur, alors doyen de la faculté des sciences de Lille, démontre au contraire qu’elle est due à des micro-organismes vivants : les levures. Il montre qu’en l’absence de dioxygène, ces levures fermentent le sucre en alcool pour produire leur énergie. Cette découverte fonde la microbiologie industrielle et explique pourquoi un moût mal protégé de l’air tourne parfois au vinaigre : d’autres micro-organismes (bactéries acétiques) y oxydent alors l’éthanol en acide éthanoïque.
7.2 Séparer l’alcool par distillation
Le moût fermenté (bili-bili, vin de palme) ne contient qu’une faible proportion d’éthanol, mélangée à l’eau et à de nombreux autres composés. Pour l’obtenir plus concentré, on le distille : on chauffe le mélange, et l’on recueille séparément les vapeurs qui se condensent, en profitant des différences de température d’ébullition.
Le mélange chauffe dans le ballon ; le thermomètre, placé à l’entrée du réfrigérant, indique la température de la vapeur qui s’échappe — et non celle du liquide restant dans le ballon. Le réfrigérant refroidit cette vapeur à contre-courant (l’eau froide entre côté distillat, ressort côté ballon) : elle se condense et retombe, goutte à goutte, dans le récipient de collecte.
Le méthanol bout à , l’éthanol à : lors d’une distillation artisanale mal maîtrisée, le méthanol — parfois présent en traces dans un moût mal fermenté, ou pire, ajouté volontairement pour « couper » une boisson frauduleuse — sort en premier, dans les toutes premières gouttes (les « têtes »), qu’un distillateur prudent écarte systématiquement.
Le méthanol est toxique : le corps l’oxyde en méthanal (formaldéhyde) puis en acide méthanoïque, deux substances qui attaquent le nerf optique. Une consommation d’alcool frelaté contenant du méthanol peut provoquer des troubles graves de la vue, la cécité, voire la mort, même à des doses de quelques dizaines de millilitres. Chaque année, des intoxications collectives à l’alcool frelaté sont rapportées dans plusieurs pays : un rappel que la chimie des alcools n’est jamais qu’une affaire de laboratoire.
Fiche mémo
- Alcool : sur carbone saturé, formule ; nom en « -ol » + indice de position.
- Classes : primaire (1 voisin C), secondaire (2 voisins), tertiaire (3 voisins) — on compte les voisins du carbone fonctionnel, pas toute la chaîne.
- Liaison hydrogène () ⇒ élevée ; miscibilité à l’eau qui diminue quand la chaîne s’allonge.
- Sodium : .
- Combustion complète : .
- Déshydratation (, ) ⇒ alcène + ; règle de Zaïtsev : alcène le plus substitué majoritaire.
- Oxydation ménagée : I → aldéhyde → acide carboxylique ; II → cétone (arrêt) ; III → aucune réaction.
- Couples oxydants : (violet → incolore) et (orange → vert, base de l’alcootest).
- Tests : 2,4-DNPH ⇒ précipité jaune-orangé si (aldéhyde ou cétone) ; Fehling à chaud ⇒ précipité rouge brique seulement avec un aldéhyde.
- Estérification : — lente, limitée, athermique.
- Fermentation alcoolique : .
- Distillation : sépare selon ; le méthanol () sort avant l’éthanol () — d’où le rejet des « têtes ».
- Méthanol → méthanal → acide méthanoïque dans l’organisme : toxique pour le nerf optique, danger majeur de l’alcool frelaté.
8Exercices corrigés
Nomme les alcools suivants : ; ; .
Voir le corrigé détaillé
- : chaîne de 4 carbones, sur C1 ⇒ butan-1-ol
- : chaîne de 5 carbones, sur C3 ⇒ pentan-3-ol
- : chaîne principale de 3 carbones, méthyle en C2, en C2 ⇒ 2-méthylpropan-2-ol
Écris la formule semi-développée de : l’hexan-2-ol ; le 3-méthylbutan-1-ol ; le méthanol.
Voir le corrigé détaillé
- hexan-2-ol : chaîne de 6 C, sur C2 ⇒
- 3-méthylbutan-1-ol : chaîne de 4 C, sur C1, méthyle sur C3 ⇒
- méthanol ⇒
Détermine la classe (I, II ou III) des alcools suivants : éthanol ; 2-méthylpropan-1-ol ; pentan-3-ol ; 2-méthylbutan-2-ol.
Voir le corrigé détaillé
- éthanol : 1 voisin carboné ⇒ I
- 2-méthylpropan-1-ol : le carbone fonctionnel n’a qu’un seul voisin carboné (le CH ramifié)la ramification ne compte pas, seul le voisin direct compte
- ⇒I malgré l’apparence ramifiée
- pentan-3-ol : 2 voisins carbonés ⇒ II
- 2-méthylbutan-2-ol : 3 voisins carbonés ⇒ III
Écris et équilibre l’équation de combustion complète du butan-1-ol dans le dioxygène.
Voir le corrigé détaillé
- ⇒
Écris l’équation de la réaction entre le propan-1-ol et le sodium métallique.
Voir le corrigé détaillé
Pour chacun des alcools suivants, indique s’il réagit avec chaud et, si oui, donne le produit obtenu : butan-1-ol ; butan-2-ol ; 2-méthylpropan-2-ol.
Voir le corrigé détaillé
- butan-1-ol (I) : réagit ⇒ butanal
- butan-2-ol (II) : réagit ⇒ butanone
- 2-méthylpropan-2-ol (III) : pas de réactionaucun hydrogène sur le carbone fonctionnel
La déshydratation du pentan-2-ol, en présence d’acide sulfurique concentré à chaud, peut donner deux alcènes.
- Écris les formules semi-développées des deux alcènes possibles et nomme-les.
- D’après la règle de Zaïtsev, lequel est majoritaire ? Justifie.
Voir le corrigé détaillé
1. Le pentan-2-ol, , a deux voisins carbonés (C1 et C3).
- retrait d’un H sur C1 : (pent-1-ène)
- retrait d’un H sur C3 : (pent-2-ène)
2. Le pent-2-ène porte une double liaison disubstituée (un groupe alkyle de chaque côté), plus stable que la double liaison monosubstituée du pent-1-ène.
- ⇒le pent-2-ène est majoritaire, le pent-1-ène minoritairerègle de Zaïtsev : alcène le plus substitué
Le propan-1-ol est oxydé par les ions permanganate en milieu acide, en excès, jusqu’à l’acide propanoïque.
- Écris la demi-équation d’oxydation de l’alcool en acide (en passant par l’aldéhyde).
- Écris la demi-équation de réduction des ions permanganate en ions .
- Établis l’équation bilan, parfaitement équilibrée.
Voir le corrigé détaillé
1. Deux étapes de 2 électrons chacune :
- +
- ⇒
2.
3. Plus petit commun multiple de 4 et 5 : 20 électrons.
- ×5
- ×4
- +
- ⇒après simplification des et en excès
Le propan-2-ol est oxydé par les ions dichromate en milieu acide. Écris l’équation bilan de la réaction, sachant que le produit obtenu est la propanone.
Voir le corrigé détaillé
- oxydation :
- réduction :
- ×3plus petit commun multiple de 2 et 6
- +
- ⇒
Deux flacons non étiquetés contiennent, l’un du propanal, l’autre de la propanone. Propose un protocole simple permettant de les distinguer avec certitude, et précise les observations attendues dans chaque cas.
Voir le corrigé détaillé
La 2,4-DNPH donnerait un précipité jaune-orangé dans les deux flacons (aldéhyde et cétone possèdent toutes deux un groupe ) : elle ne permet pas de trancher. Il faut utiliser la liqueur de Fehling à chaud :
- flacon donnant un précipité rouge brique ⇒ contient le propanal (aldéhyde, réducteur)
- flacon où la solution reste bleue ⇒ contient la propanone (cétone, non réductrice)
Un alcool A a pour formule brute . Lorsqu’on le fait réagir avec de l’oxyde de cuivre chaud, on obtient un composé B. B donne un précipité jaune-orangé avec la 2,4-DNPH, mais ne réagit pas avec la liqueur de Fehling.
- Que peut-on déduire de la classe de l’alcool A ?
- Écris les formules semi-développées de tous les alcools de formule , et indique leur classe.
- Identifie sans ambiguïté A et B.
Voir le corrigé détaillé
1. DNPH positif ⇒ B possède un ; Fehling négatif ⇒ B n’est pas un aldéhyde ⇒ B est une cétone, donc A est un alcool secondaire.
2. Quatre isomères de formule :
- (butan-1-ol) : primaire
- (butan-2-ol) : secondaire
- (2-méthylpropan-1-ol) : primaire
- (2-méthylpropan-2-ol) : tertiaire
3. Un seul de ces isomères est secondaire :
- ⇒A = butan-2-ol, B = butanone
Un élève de Bamako distille un moût de bili-bili obtenu à partir de mil fermenté. Le thermomètre du montage indique une température qui reste longtemps stable autour de , après une brève phase initiale où elle était plus basse.
- Que peut-on dire du distillat recueilli pendant la phase initiale ? Pourquoi est-il prudent de l’écarter ?
- Pourquoi la température se stabilise-t-elle ensuite autour de ?
- Explique, en une phrase, le principe physique qui permet de séparer méthanol et éthanol par distillation.
Voir le corrigé détaillé
1. Une température inférieure à correspond au passage en vapeur des composés les plus volatils du mélange, dont le méthanol () s’il en subsiste des traces dans le moût. Ces premières gouttes, les « têtes », doivent être écartées : elles concentrent le méthanol, toxique.
2. Tant qu’il reste de l’éthanol liquide en quantité notable dans le ballon, sa vapeur, majoritaire, s’échappe à température quasiment constante, proche de sa propre température d’ébullition : c’est un palier de changement d’état.
3. Chaque espèce ayant sa propre température d’ébullition, un chauffage progressif fait passer en vapeur — puis se condenser en premier — l’espèce la plus volatile, ce qui permet de séparer les constituants d’un mélange.
On veut oxyder totalement g d’éthanol pur en acide éthanoïque à l’aide d’une solution de dichromate de potassium acidifiée. Donnée : .
- Calcule la quantité de matière d’éthanol engagée.
- À l’aide de l’équation , calcule la quantité de matière minimale d’ions dichromate nécessaire.
- Quel volume minimal d’une solution de dichromate de potassium à faut-il utiliser ?
Voir le corrigé détaillé
1.
- =
2. L’équation donne mol d’éthanol pour mol de dichromate.
- =
- ≈
3.
- ≈
Bili-bili à Ndjamena. Une brasseuse artisanale fait fermenter g de glucose contenu dans un moût de mil, en présence de levures. On suppose la fermentation totale. Données : , , masse volumique de l’éthanol .
- Écris l’équation de la fermentation alcoolique.
- Calcule la quantité de matière de glucose engagée, puis celle d’éthanol formé.
- Calcule la masse, puis le volume d’éthanol pur obtenu.
Voir le corrigé détaillé
1.
2.
- =
- 1 mol de glucose donne 2 mol d’éthanol
- =
3.
- =
- ≈
Alcootest à Dakar. Lors d’un contrôle routier, un conducteur souffle dans un éthylotest chimique contenant des ions dichromate acidifiés. On estime que mol d’ions ont réagi avec l’éthanol de l’air expiré, selon l’équation .
- Calcule la quantité de matière d’éthanol qui a réagi.
- En déduire la masse correspondante, avec .
- Cette masse te semble-t-elle cohérente avec une trace d’alcool dans l’air expiré ? Justifie brièvement.
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1. L’équation donne mol d’éthanol pour mol de dichromate.
- =
- =
2.
- ≈
3. Oui : une telle masse, de l’ordre du milligramme, est tout à fait cohérente avec les très faibles quantités d’éthanol présentes dans quelques millilitres d’air expiré — c’est justement pour détecter des traces aussi minimes que l’alcootest doit être un dispositif très sensible.
Alcool frelaté à Douala. Un producteur artisanal distille du vin de palme pour obtenir du sodabi, une eau-de-vie locale. Il ne possède pas de thermomètre et recueille tout le distillat dans un seul récipient, dès les premières gouttes.
- Rappelle les températures d’ébullition du méthanol et de l’éthanol.
- Explique pourquoi la méthode de ce producteur est dangereuse.
- Propose, en une phrase, une amélioration simple et peu coûteuse de son procédé.
Voir le corrigé détaillé
1. ; .
2. Sans thermomètre, le producteur ne peut repérer le passage d’un palier de température à l’autre : il mélange dans un seul récipient les toutes premières gouttes, potentiellement riches en méthanol (issu d’une fermentation imparfaite ou d’une contamination), avec le reste de la production. Si du méthanol est présent, toute la production s’en trouve contaminée, avec un risque de cécité ou de décès pour les consommateurs.
3. Il suffit d’installer un thermomètre bon marché à la sortie du réfrigérant et d’écarter systématiquement, dans un récipient séparé et non consommé, les premières minutes de distillat recueillies avant que la température ne se stabilise autour de .